Depuis la publication du rapport de la Ciase le 5 octobre 2021, des déclarations ont été faites, des organismes mis en place (et réorganisés), des formations organisées... Dont acte. Il est cependant des dimensions qui demeurent ignorées ou trop peu traitées, auxquelles il serait temp de se confronter. Le rapport de l’École pratique des hautes études (EPHE) pour la Ciase a dressé un panorama national de la violence sexuelle cléricale, sans études locales approfondies — le temps a manqué. C’est finalement assez confortable pour chaque évêque. Une responsabilité collective et une mise en cause globale valent mieux qu’une incrimination personnelle. Or, lorsque la Ciase demanda aux diocèses de compléter un questionnaire sur le nombre de clercs abuseurs connus de 1950 à 2020, nombre d’entre eux, pour répondre, ne compulsèrent que leurs archives secrètes et courantes et interrogèrent d’anciens vicaires généraux ou responsables divers.
Un nombre de cas sous-estimé
Le nombre de cas fut ainsi sous-estimé, avec des diocèses de chrétienté mentionnant deux auteurs connus (Chambéry-Maurienne-Tarentaise) — sans oublier un questionnaire qui, sachant qu’on ne devait jamais quitter Montauban, demeura dans le Tarn-et-Garonne. L’équipe de l’EPHE y pallia en multipliant et croisant les sources : témoignages arrivés à la Ciase, presse, fonds du Centre national des archives de l’Église de France, archives publiques, sondages et explorations d’archives diocésaines (dossiers individuels des clercs, registres du conseil épiscopal, correspondance administrative et épiscopale, fonds consacrés aux "cas douloureux", fonds des séminaires…), ce qui permit d’établir un coefficient multiplicateur plausible à appliquer aux chiffres fournis par les diocèses (rapport EPHE, p. 123-124).
Les archives laissent penser que la hiérarchie ecclésiastique n’honora que rarement la décence commune : peu d’excuses ou de demandes de pardon, une forte propension à minimiser les violences subies, une large ignorance des effets spirituels et psychologiques.
Depuis la publication du rapport de la Ciase, des victimes se sont fait connaître en grand nombre, ce qui a augmenté dans une mesure parfois importante le total des clercs incriminés connus. Ainsi, à Beauvais, on est passé de 12 cas fin 2019 à 37 fin 2025. Il est donc encore un certain nombre de cadavres dans les placards, et l’estimation, argumentée, faite par l’équipe de l’EPHE du nombre de clercs abuseurs depuis 1950 mériterait d’être consolidée par des travaux complémentaires dans tous les diocèses. Des historiens et historiennes doivent donc explorer in extenso les archives de chaque diocèse, en remontant au début du XIXe siècle, afin d’écrire une histoire locale de la violence sexuelle cléricale et de la rendre publique. D’éventuelles spécificités régionales pourront être observées, la chronologie sera précisée avec ses variations locales, la quantification de la violence cléricale sera plus précise. Et, aussi, surtout, plutôt que de se cacher plus ou moins derrière l’Église en France, chaque Église de France pourra enfin se confronter à la criminalité et à la délictuosité sexuelles qu’elle alimenta ou produisit en tant qu’institution — violence systémique pour les sciences sociales, fonctionnement de structures de péché en théologie morale.
Demander pardon
De plus, les archives comprennent régulièrement des noms de victimes et de leur entourage familial. Nombre de ces personnes acceptèrent ou tolérèrent la manière dont l’institution ecclésiastique s’occupa de la violence qu’elles avaient subie, puisque n’arrivèrent à la Ciase que peu de témoignages de victimes dont les agresseurs avaient été sanctionnés d’une manière ou d’une autre. Les archives laissent cependant penser que la hiérarchie ecclésiastique n’honora que rarement la décence commune : peu d’excuses ou de demandes de pardon, une forte propension à minimiser les violences subies, une large ignorance des effets spirituels et psychologiques.
Il n’est pas trop tard pour tenter de faire mieux, même si nombre de victimes sont déjà mortes. Rechercher les victimes encore vivantes ; leur dire individuellement, personnellement et de visu que leur a été fait du mal par un clerc et que l’Église en est à sa mesure responsable ; leur présenter des excuses, proposer une forme de réparation, prier de bien vouloir accepter une demande de pardon, sans que celui-ci puisse être automatiquement et immédiatement reçu : ce serait là une tâche sans doute pénible, ingrate, difficile à mener, mais nécessaire pour un évêque. Il y aurait là une action qui permettrait à l’Église d’être partie prenante de manière originale d’évolutions sociales radicales en matière de rapports à la violence sexuelle, de mémoire des traumatismes, d’assomption des responsabilités passées.
Un rituel de réconciliation des corps profanés ?
Sans doute même l’Église pourrait-elle envisager de déployer ce qui, dit-elle, fait son propre : sa ritualité salvifique, fort peu mobilisée jusqu’à présent, alors que, paraît-il, depuis Vatican II, on a redécouvert les signes visibles de la puissance vivifiante de l’Esprit saint se déployant dans la faiblesse des corps et des âmes meurtris, lavant ce qui est souillé, guérissant ce qui est blessé, redressant ce qui est faussé. Le discours théologique pourrait penser cette ritualité en étendant ou adaptant au corps et à la psyché du baptisé temple de l’Esprit saint profané par l’agresseur sexuel, les cérémonies de consécration des églises croisées à celles de réconciliation des église profanées. Mais l’institution, partiellement source de la violence, est-elle légitime pour contribuer à guérir les blessures qu’elle a permises, et pour oser envisager de substituer un chaste toucher régénérant à l’avilissante agression traumatisante ? À vrai dire, si elle n’est pas capable d’oser répondre positivement, malgré tout, elle n’aurait plus aucune raison de se présenter comme institution de salut.
Expier publiquement
En toutes ces choses, les décisions et les actions fondamentales reviennent aux évêques. Bref, des soucis supplémentaires, en sus de la déliquescence de la pratique, de la disparition tendancielle du recrutement sacerdotal et religieux et de la vidange progressive des caisses diocésaines… Mais, si l’on peut se permettre une cynique réflexion de laïc qui n’a jamais aspiré à la noble fonction épiscopale, il n’a jamais été dit que l’exercice des tria munera garantissait ceux qui l’assumaient des conséquences du péché, de la souffrance et du mal. Au contraire, la configuration au Christ-Tête impliquerait même sans doute qu’elles soient davantage présentes, aujourd’hui particulièrement, en France. Car l’on ne saurait se contenter du "temps mémoriel et pénitentiel" du 6 novembre 2021, quoi qu’il signe une étape symbolique de transformation collective. En effet, une Conférence épiscopale n’appartient pas à la "divine constitution de l’Église", puisqu’elle n’est jamais qu’une structure administrative dont le ressort dépend de frontières étatiques sans rapport direct avec la logique ecclésiale. Ce qui compte encore dans l’Église, c’est bien le diocèse, Église particulière, réalisation locale de l’Église catholique.
Sans doute alors serait venu le temps pour les baptisés de se souvenir qu’il leur appartient de suivre lucidement et sans illusions leurs pasteurs là où ceux-ci doivent les conduire.
Le temps n’est-il donc pas venu pour chaque évêque dans son propre diocèse d’expier publiquement les crimes et les délits de ceux qui, par-delà l’espace et le temps, lui sont spécialement unis par le ministère épiscopal et sacerdotal et de prendre résolument la tête de son troupeau en portant visiblement, à la face de l’Église et du monde, pour lui-même et pour ses brebis, la croix, le seul trône que le Christ ait jamais occupé sur la Terre et la forme la plus authentique de la houlette du bon pasteur ? Que, sept jours de rang, trois fois par jour, pieds nus, vêtu d’un sac, la tête couverte de cendres, jeûnant au pain et à l’eau, l’évêque, suivi de son presbyterium et des diacres, processionne jusqu’en son église cathédrale au son du glas pour une cérémonie pénitentielle et expiatoire effectuée à genoux ? Les liturgies anciennes pourraient fournir nombre d’éléments, afin de supplier à grands cris et dans les larmes que Dieu veuille bien pardonner les horreurs commises et les omissions coupables et guérir ceux qui ont été agressés — sans que cela leur permette de se considérer quittes de leurs obligations envers ceux qui souffrirent et souffrent encore de la violence sexuelle des clercs : implorer la miséricorde et la pitié divines oblige encore plus.
Purifier l’Église
Sans doute alors serait venu le temps pour les baptisés de se souvenir qu’il leur appartient de suivre lucidement et sans illusions leurs pasteurs là où ceux-ci doivent les conduire, voire de les précéder et de les aider à faire ce qu’il convient de faire pour que soit purifiée l’Église. Pas plus qu’eux, ils n’ont à se sentir dispensés de prendre sur eux les péchés commis par des clercs, pour les expier et expier en même temps leurs propres péchés qui y ont contribué en raison de cette solidarité dans le mal dont la communion des saints est le versant salvifique. Ainsi participeraient-ils à achever en leur chair, autant que cela leur est possible et demandé, ce qui manque aux souffrances du Christ pour la gloire de Dieu et le salut du monde.






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