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L’IA peut-elle vraiment comprendre nos émotions ?

4 min de lecture
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Crédit : Aleteia

Où l’usage de l’IA s’arrêtera-t-il ? Voici que l’intelligence artificielle est utilisée pour entendre nos émotions, mais aussi pour les surveiller au travail afin d’améliorer notre productivité, s’inquiète l’essayiste Charlotte de Vilmorin. 

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L’IA est devenue en quelques années à la fois la confidente de nos nuits blanches et la surveillante de nos journées de travail. En France, 27% des usages de l’IA sont dédiés à la résolution de problèmes personnels, un chiffre qui grimpe jusqu’à 64% chez les 16-25 ans, selon les enquêtes IPSOS et Journal du Geek. Des millions de personnes se tournent donc quotidiennement vers des chatbots pour y trouver une oreille attentive, disponible 24 heures sur 24, sans jugement ni lassitude. Pour beaucoup, ces échanges sont devenus une forme de thérapie low-cost, un exutoire où l’on ose enfin exprimer ce que l’on tait ailleurs. Certains utilisateurs vont jusqu’à dire que leur agent conversationnel les a "sauvés", simplement en leur offrant un espace pour parler sans être interrompus.

Refuge et contrôle

Pourtant, dans le même temps, une autre réalité, moins visible mais tout aussi concrète, se déploie dans le monde du travail. Aux États-Unis, plus de 60% des grandes entreprises utilisent déjà des outils d’analyse émotionnelle pour évaluer leurs employés, selon un rapport de Gartner publié en 2024. En Europe, bien que l’Union européenne ait interdit l’utilisation de l’IA émotionnelle au travail (sauf exceptions médicales ou de sécurité), des logiciels comme Cogito ou Beyond Verbal se déploient sous les radars en contournant la réglementation, et en analysant non pas les employés, mais les clients. Ces outils analysent en temps réel le ton de voix, les micro-expressions faciales, ou encore la durée des silences. Par exemple, chez MetLife, un système d’IA écoute les agents d’assurance pendant leurs appels : si leur voix semble trop monotone ou trop lente, une icône de tasse de café apparaît à l’écran pour leur rappeler de "redonner de l’énergie". Dans d’autres entreprises, des caméras analysent les expressions faciales des employés pour détecter des signes de fatigue ou de désengagement, avec pour objectif affiché d’améliorer la productivité et le "bien-être au travail".

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Le paradoxe est frappant : l’IA se présente tour à tour comme un refuge pour nos émotions et comme un instrument pour les optimiser. D’un côté, elle nous promet une écoute sans limites, une présence rassurante, presque thérapeutique. De l’autre, elle transforme nos sentiments en données exploitables, nos doutes en indicateurs de performance, notre fatigue en problème à corriger. Les entreprises qui déploient ces outils justifient leur utilisation par la nécessité d’augmenter l’efficacité : un employé "heureux" serait un employé plus productif, et un employé productif serait, par définition, un employé épanoui. Pourtant, cette logique soulève une question troublante : si nos émotions ne sont plus que des leviers de productivité, que reste-t-il de notre humanité ?

Même nos sentiments doivent être utiles

Cette ambivalence en dit long sur notre époque. Nous cherchons désespérément des espaces où exprimer notre vulnérabilité, où nous sentir écoutés, et nous les trouvons parfois dans des machines. Mais nous acceptons aussi, souvent sans nous en rendre compte, que nos émotions soient quantifiées, analysées, monétisées. Comme si nous avions intériorisé l’idée que même nos sentiments doivent être utiles et oublié que la tristesse, le doute, la mélancolie n’ont pas à être productifs pour avoir de la valeur.

Une machine peut-elle vraiment comprendre ce que signifie ressentir ? Peut-elle saisir la complexité d’une émotion, son ambiguïté, sa profondeur ? Quand un agent conversationnel répond "Je comprends" à une confidence, il ne fait que reproduire un schéma linguistique. Quand un logiciel de surveillance émotionnelle note qu’un employé a l’air "trop stressé", il ne fait que comparer des données à une norme préétablie. Dans les deux cas, l’IA ne comprend pas. Elle simule, et nous, nous jouons le jeu.

Le cœur de l’humain

Nos émotions ne sont pas des données. Elles sont le cœur même de ce qui nous rend humains ; cette part de nous qui excède les algorithmes, qui résiste à la quantification, qui refuse d’être réduite à une courbe de productivité. Ne laissons pas l’IA définir ce qui a de la valeur. Ni en nous faisant croire qu’elle peut nous comprendre, ni en nous imposant de nous adapter à ses critères.