Choriste et soliste professionnel au sein du Chœur de l’Armée française, Baptiste Jore consacre sa vie au chant depuis plus d’un quart de siècle. Dans un entretien à Aleteia, le chanteur lyrique revient sur la puissance de cet instrument invisible qu’est la voix.
Après avoir obtenu un premier prix de chant à l’unanimité au Conservatoire de Saint-Maur-des-Fossés, Baptiste Jore devient chanteur lyrique au sein du Chœur de l’Armée française et enseignant auprès du Chœur de l’Orchestre de Paris et du Chœur de Grenelle. Il participe à de nombreuses productions lyriques classiques et romantiques, et interprète régulièrement en soliste les grandes œuvres du répertoire sacré. Pour Baptiste Jore, la voix n’est pas un simple outil technique. Elle dit quelque chose de la personne et de sa manière d’habiter le monde : une fatigue, une joie, une inquiétude s’y entendent parfois avant même d’avoir été formulées. Elle est aussi un précieux instrument pour transmettre ses idées et ses convictions. À ceux qui désirent chanter, il livre quelques exercices simples pour redécouvrir cette capacité profondément humaine qu’est le chant.
Aleteia : Pourquoi est-il important, selon vous, de prendre soin de sa voix ?
Baptiste Jore : La voix est un outil de communication extraordinaire. Elle permet de véhiculer beaucoup de choses. On parle souvent du langage non verbal et c’est vrai que c’est très important. Mais le langage verbal existe bel et bien. Il reflète ce que nous sommes, ce que nous pensons, ce que nous vivons, ce que nous ressentons. Prendre soin de sa voix, c’est lui permettre de soutenir notre discours. Quand la voix est éraillée, communiquer devient beaucoup plus difficile, voire frustrant. On se sent presque muet. Il est donc important d’en prendre soin de sa voix car elle est le vecteur de nos pensées, de nos émotions et de ce que nous sommes. Pour moi, au-delà du travail artistique qui permet à l’interprète de comprendre l’œuvre qu’il chante, le travail de la voix permet qu’elle réponde de mieux en mieux à ce qu’il souhaite transmettre par son art. Récemment, j’avais un concert, La Passion selon Saint Jean de J-S Bach. J’ai augmenté la fréquence de mes cours avant ce concert pour que ma voix soit optimale ce jour-là. Je chantais le rôle de Jésus, il ne fallait donc pas se louper ! Je me devais d’être le meilleur possible, en espérant que cela touche les gens, croyants ou pas, que ça les élève et qu’ils ressortent un peu différents après le concert.
Que révèle la voix sur une personne, selon votre expérience ?
La voix dit beaucoup de choses d’une personne. Elle peut révéler son rapport à elle-même, à son corps, à ses émotions et au monde. Elle peut aussi refléter son rapport au temps. Quelqu'un qui parle très vite, par exemple, laisse entendre peut-être que son esprit va plus vite que son corps. La voix peut également révéler des blocages physiques ou un manque de confiance. On perçoit aussi des cohérences entre la posture corporelle et la manière de parler ou de chanter. Un doute ou une peur se traduiront souvent par un renfermement corporel, moins propice au geste vocal. À l’inverse, une personne dont l’attitude corporelle se rapproche du danseur, sera dans de bonnes dispositions pour parler ou chanter.
La voix peut révéler de nombreuses dimensions de l’être et de son caractère.
Quand on travaille sur et avec sa voix, on s'explore soi-même. C'est une sorte de parcours initiatique permanent : on est face à soi-même. On apprend alors à écarter certains “démons”, certaines mauvaises habitudes, à mieux gérer sa voix, son corps, son mental et ses émotions. C’est intéressant de voir que lorsque l’on fait tout ce travail et qu’on observe les autres, il peut nous arriver de reconnaître des biais que l’on a déjà vus chez soi. Ce peut être un refus d’obstacle devant une difficulté qui coupe le souffle et la ligne, un artiste qui vit tellement la musique qu’il perd le contrôle de son instrument, le jugement de notre propre voix qui nous empêche de la libérer… La voix peut révéler de nombreuses dimensions de l’être et de son caractère : générosité, émotivité, réserve, confiance, contemplation, présence à soi-même… Si on peut subodorer certaines choses chez une personne par sa voix, il me semble important de garder à l’esprit que toute personne est complexe et reste un mystère dont on ne fera jamais le tour !
Quels exercices recommanderiez-vous pour chanter ?
Tout d’abord, il est essentiel de réveiller le corps avant de chanter : faire des étirements, assouplir la nuque et les articulations. Cela aide beaucoup. Il faut trouver une manière d’être bien dans son corps, dans une posture alignée. Pour ma part, j’utilise la technique Alexander, une méthode de coordination corporelle, souvent employée pour le chant, mais aussi pour l’équitation et la danse. Ces disciplines exigent en effet une maîtrise fine du corps. Les vocalises ont leur importance bien sûr. Certes, il existe autant de techniques que de chanteurs, mais j’encourage à travailler sur une octave, sans chercher immédiatement la prouesse ou les extrémités. Il vaut mieux se concentrer sur la zone la plus accessible, la plus confortable, pour qu'elle soit vraiment bien installée. Ce sont d’ailleurs souvent ces notes que l’on chante le plus. L’aigu et le grave sont ensuite les rallonge du médium.
La respiration est également essentielle.
La respiration est également essentielle, on en parle souvent. À la fin d'une phrase chantée, il s’agit de laisser le corps réclamer naturellement l'air dont il a besoin, notamment grâce à la détente du bas ventre et du bas du dos. C'est primordial, car cela permet de décongestionner toute la partie haute du buste et d’obtenir une articulation ainsi qu’une émission vocale plus saine. Concernant l’articulation du texte, les voyelles jouent un rôle fondamental. Elles sont en quelque sorte la voix elle-même, la vibration de votre voix. Certaines langues s’y prêtent davantage que d’autres. La langue italienne, par exemple, est un véritable atout pour le chanteur, car elle comporte beaucoup de voyelles claires et pures, favorisant le legato. De plus, dans le répertoire classique et l’opéra, la musique italienne est très vocalique. Si le travail vocal peut être passionnant, la voix reste un instrument au service d’un artiste qui a quelque chose à raconter, à exprimer, porté par une écriture souvent inspirée et inspirante ! Un professeur m’a dit un jour que la phrase qui résumait le mieux le chant était : "Et le Verbe s’est fait chair" (Jn 1, 14). Quel beau programme !
Prochains concerts de Baptiste Jore en soliste et/ou en chœur :
Messa di Gloria de Puccini à l’église Saint-Roch : samedi 6 juin à 20h45 (soliste)
Concert à Gien avec le Chœur de l’Armée Française : dimanche 14 juin à 15h30
Concerts avec les Petits Chanteurs de Saint Charles à Versailles : samedi 27 et dimanche 28 juin
Concert de musique russe à Genève : samedi 4 juillet












