Le 11 mai, dans la cathédrale de la Sainte-Trinité de Tbilissi, l'Église géorgienne s'est dotée d'un nouveau patriarche. Le métropolite Shio a été élu 142e catholicos-patriarche par 1200 délégués venus de toute la Géorgie. Il succède à Élie II, retourné à Dieu le 17 mars à l'âge de 93 ans, après avoir dirigé l'Église géorgienne depuis 1977, soit pendant près de cinquante ans. L'intronisation de Shio III a eu lieu le lendemain, en la cathédrale Svetitskhoveli de Mtskheta, en présence de milliers de fidèles et de nombreuses personnalités politiques.
Un patriarche au centre des enjeux géorgiens
Elizbar Teimourazovitch Moudjiri est né en 1969 à Tbilissi. Il est ordonné prêtre en 1996, après avoir réalisé une partie de ses études à Moscou. Il a notamment été recteur de l'église Saint-Georges de la diaspora géorgienne présente dans la capitale de la Russie, ce qui lui a donné des liens et des connaissances dans la capitale de l’encombrant voisin. Son élection pour succéder à Élie II est logique tant il se place dans la continuité de ce dernier. Il a en effet été évêque auxiliaire du catholicos-patriarche (2010) et vicaire du trône patriarcal (2017), ce qui l’a conduit à travailler étroitement avec Élie II depuis 15 ans. Il était par ailleurs locum tenens du siège patriarcal afin de seconder le patriarche de plus en plus âgé et fatigué. Dans les faits, il était donc déjà à la tête de l’Église géorgienne. Il ne va donc pas découvrir les dossiers et va pouvoir notamment s’atteler au sujet brûlant des relations avec la Russie.
Un territoire canonique amputé
Le processus électoral a été tendu, notamment à cause d’ingérence présumée de l’Église russe. Le fait qu’il ait réalisé ses études à Moscou et qu’il y ait travaillé a été perçu par certains comme un lien avec le gouvernement de Moscou ; lien qui n’a jamais été démontré. Cette polémique traduit les tensions profondes qui traversent la Géorgie et son Église : entre un gouvernement actuel perçu comme pro-Moscou et une société civile tournée vers l'intégration européenne, l'Église géorgienne est un acteur politique de premier plan. Et même les décisions religieuses prennent une tournure politique, comme le montre la titulature complète de Shio III, qui est archevêque de Mtskheta et Tbilissi, métropolite de Bitchvinta et d’Abkhazie et catholicos-patriarche de Géorgie. Or Bitchvinta est une ville située en Abkhazie, région revendiquée par la Géorgie, mais occupée par l’armée russe et, de fait, rattachée à la Russie.
Le patriarche se retrouve donc à la tête d’un territoire canonique amputé depuis 2008 et la guerre contre la Russie. Le clergé géorgien n'a plus accès à l'Ossétie du Sud et à l'Abkhazie. Si l'Église de Russie reconnaît formellement ces territoires comme canoniquement géorgiens, elle encourage officieusement des missionnaires russes et fait tout pour détacher les fidèles de l’Église de Tbilissi afin de les rattacher à celle de Moscou.
Le piège ukrainien
Autre tension géopolitique, le piège de l’Ukraine. En 2019, Bartholomée a accordé l'autocéphalie à l'Église ukrainienne, la détachant ainsi du patriarcat de Moscou. C’était une demande d’autonomie ukrainienne à la suite de la prise de possession de la Crimée (2014). Une décision qui n’a pas été acceptée par la Russie et qui divise l’Église en Ukraine en deux parties, celle qui se rattache à Kiev et celle qui se rattache à Moscou. L’invasion de 2022 n’a fait qu’accroître ce problème. Officiellement, l’Église géorgienne n’a pas reconnu l’autocéphalie ukrainienne, alors même que la population est solidaire de l’Ukraine, qui vit elle aussi sous la menace russe. Mais la Géorgie est prise en étau entre sa sympathie pour l’Ukraine et la menace que fait peser la Russie, dont les armées sont présentes en Ossétie du Sud et qui a infligé une défaite à la Géorgie en 2008. Cette ambiguïté stratégique est une nécessité vitale. Et Shio III ne devrait pas changer de position, du moins dans l’immédiat.
Identité et foi
L’autre grand défi du nouveau patriarche est celui de la foi. L’Église géorgienne est constitutive de l’identité de la Géorgie, ce qui est à la fois une force et un risque. La force est que l’Église est présente partout et joue un rôle social, culturel et politique de premier plan. Le risque est que le christianisme ne soit réduit qu’à sa version identitaire, en omettant sa dimension spirituelle. À quoi s’ajoute le mélange toujours dangereux entre la politique et la foi. Shio III doit donc parvenir à maintenir l’Église dans le pays, tout en lui donnant une dimension plus spirituelle. Il lui faut aussi trouver une façon de garder le contact avec la diaspora géorgienne, de plus en plus nombreuse compte tenu des départs causés notamment par la pauvreté du pays. L’Église géorgienne est de moins en moins en Géorgie et de plus en plus diasporique, ce qui est le défi majeur d’un grand nombre d’Églises orientales.






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