C’est l’histoire d’un espoir, et d’une longue persévérance, l’histoire d’une famille qui ne se décourage pas. Une "délicieuse" aventure, du nom de cette bière éponyme brassée dans la ville de Taybeh, en Palestine, dont les 1.200 habitants sont chrétiens. Dans ce pays du Levant, reconnu par la France à l’automne, les affaires se font au gré des sursauts géopolitiques, et celles des Khoury, les fondateurs, n’échappent pas à la règle. Une famille chrétienne, comme son nom l’indique : les "Prêtre" ont décidé de résister à la résignation par le travail.
Tout commence… aux États-Unis. À la fin des années 1980, comme de nombreux Palestiniens, Nadim Khoury est exilé outre-Atlantique mais revient au moins une fois par an dans son village natal à une douzaine de kilomètres de Ramallah, au cœur de la Cisjordanie. Passionné par la bière, qu’il a découverte au pays de l’oncle Sam, il en fabrique pour les siens lors de ces séjours estivaux. Confidentielle, l’activité va devenir un véritable projet familial en 1994. Un an plus tôt, les accords d’Oslo, qui normalisent les relations entre Israël et les territoires palestiniens représentés par Yasser Arafat, ont fait se lever un grand vent d’espoir. À leur père Canaan, resté à Taybeh, et qui les enjoint à rentrer pour construire un avenir, Nadim et son frère David lancent un défi : obtenir les autorisations pour produire une bière palestinienne. Car l’enfant du pays est devenu maître-brasseur et hésite à se lancer aux États-Unis.
Un rêve devenu réalité
Les autorisations obtenues, le terrain acheté, et voilà Nadim et sa famille de retour dans la ville où Jésus se réfugie avant sa Passion, l’Ephraïm biblique. Puisque la cité a pris depuis le nom de "délicieuse", ce sera aussi celui du breuvage, premier de ce genre fabriqué en Terre sainte. Le "rêve", comme le qualifie Canaan, fils de Nadim, est devenu réalité. Et demeure une affaire de famille. Canaan, après des études à Harvard et une formation sur la bière, y travaille avec sa sœur Madees, maître-brasseur. En plus de trente ans, l’entreprise a bien grandi. Elle propose désormais sept bières classiques, dont une IPA et une sans alcool, preuve de son souci de s’adapter au marché.

Les Khoury produisent, en effet, 6000 hectolitres par an, quand tout va bien, dont 15% à l’export dans une quinzaine de pays. 50% de la production est consommée en Palestine, malgré une immense majorité musulmane qui ne peut pas boire d’alcool. Les 35% restants sont, quant à eux, écoulés sur le marché israélien "y compris Jérusalem-Est et Jérusalem-Ouest" précise Canaan. La chose n’est pas innocente : l’économie palestinienne est totalement dépendante des voisins, qui contrôlent ports et aéroports, exportations et importations. Ainsi des malts et houblons utilisés pour la bière Taybeh et qui viennent d’Europe. L’eau naturelle, qui vient d’une source voisine, est elle aussi au cœur des enjeux géopolitiques. La dernière ville entièrement chrétienne de Palestine est entourée de colonies israélienne et connaît depuis le 7 octobre 2023 attaques de colons, notamment un incendie en juin dernier, et difficultés de circulation à cause des barrages installés par l’armée israélienne. Tout cela ne favorise pas la croissance économique ni la sérénité de l’existence.
Garder espoir malgré tout
Mais Canaan demeure fidèle à l’idée d’origine, celle de "lancer un projet symbolique et entrepreneurial dans notre pays d’origine" pour "contribuer au développement de la Palestine et participer à la construction de son avenir". Alors la brasserie Taybeh continue d’innover, propose des bières spéciales (au zaatar, au sumac, au café arabe, à la figue de barbarie) et crée des partenariats pour s’exporter. En France, elle est par exemple distribuée par fipsouk.fr. "Produire de la bière ici n’est pas chose facile, reconnaît le fils du fondateur. Nous devons composer avec les barrières d’occupation, les points de contrôle, les problèmes d’accès à l’eau et les retards logistiques à l’exportation".

Grâce à la foi, qui "fait partie intégrante de notre identité", rappelle-t-il, les Khoury continuent. Produire de la bière sur cette terre est plus qu’un commerce, c’est "un symbole de résilience, d’identité, de créativité", la Taybeh "incarne la culture, le savoir-faire et la dignité des Palestiniens". "Nous gardons espoir" conclut Canaan. Qui sait si une nouvelle ère n’est pas proche d’arriver ? Quelques années avant les accords d’Oslo, personne n’aurait parié sur le processus de paix. Il a été fragile et éphémère, mais il a permis que naisse une belle aventure familiale…et gustative. À consommer avec une modération qui manque trop souvent au Proche-Orient.






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