Au Mont-Saint-Michel, c’est le clocher du sanctuaire qui rythme le temps de la Merveille. Au cœur du village, il sonne les heures, les offices, l’angélus et même le carillon. C’est bien lui, modeste clocher érigé au XVe siècle, qui règle la vie des Montois de toujours ou d’un seul jour. En ce milieu d’après-midi, alors qu’une bruyante marée humaine remonte la grande rue sous un beau soleil, on entend distinctement ses neuf cloches. Beaucoup n’y prêtent pas attention, attirés par les magasins de souvenirs ou l’odeur des crêpes préparées sous leurs yeux. Certains relèvent avec joie son doux tintement et devinent son origine. Tous feront halte à l’entrée de l’église, ne serait-ce que pour reprendre leur souffle, devant la seule "attraction" gratuite du lieu. Ceux qui y pénètrent sont d’abord frappés par la pénombre. L’endroit est exigu. Mais leur regard est vite attiré par cette niche où trône une statue de l’archange d’au moins deux mètres de haut. Il est 15 h 30, la cloche sonne. Thérèse prie à voix basse, les yeux mi-clos, le chapelet de saint Michel. Il assure une protection pendant la vie et après la mort. Elle reste là une heure. Devant elle défilent des centaines de personnes. Elles prennent quelques secondes, parfois un peu plus, pour lire la prière à saint Michel traduite en dix langues. Certains déposent un lumignon. Près du chœur, dans une minuscule chapelle convertie en confessionnal, un prêtre de la communauté Saint-Martin ne chôme pas.
L’abbaye vide de touristes
Il est 17 h, la cloche sonne, une messe, célébrée en portugais, débute pour des Brésiliens venus faire "le tour" des grands sanctuaires français. Le Mont n’est pas seulement un joyau touristique, "entre 5 et 10 % des 2,6 millions de visiteurs du Mont" sont des pèlerins, estime don Pierre Doat, recteur du sanctuaire. Quelques milliers feront tamponner leur carnet du miquelot, la crédential du Mont-Saint-Michel, à l’Accueil du pèlerin, quelques marches avant l’abbaye. Cette dernière est entièrement gérée par le Centre des monuments nationaux (CMN) bien que des religieux des Fraternités monastiques de Jérusalem y prient et y vivent toute l’année. L’abbaye ferme ses portes avant 18 h 00 en cette saison. La cloche sonne. Quinze minutes après, au pied des vertigineux escaliers qui permettent d’accéder à la Merveille, une dizaine de personnes patientent. Une religieuse apparaît, souriante. Elle donne le signal pour entrer sans billet pour les vêpres. Parmi eux, Célia, Rémi et leurs quatre enfants. Ils sont ici pour demander à saint Michel un coup de pouce pour trouver une maison à Saint Michel-Mont-Mercure, en Vendée.
"Les pèlerins ? Des paquets-surprises à chaque fois."
Ce nom les a convaincus de s’en remettre à lui. L’ascension se fait en silence, tous sont étourdis par les lieux, les yeux courent vers le ciel d’où l’archange les contemple du haut de ses 157 m. On entend quelques mouettes, puis le bruit des clefs et des lourdes portes résonne dans l’abbaye entièrement vide de touristes. Il reste une volée de marches à descendre pour gagner Notre-Dame-des-Trente Cierges, l’une des cryptes qui supportent l'édifice. C’est là que les religieux chantent les offices l’hiver. À la sortie, les lampions du Mont sont allumés, les touristes partis. La clientèle des hôtels s’approprie le Mont et quelques fenêtres s’ouvrent à la faveur du calme retrouvé. 19 h 30. La cloche sonne. Il est temps de rejoindre l'Accueil du pèlerin qui propose le gîte et le couvert aux miquelots venus à pied ou à vélo. Vianney et Odile, bénévoles, sont aux petits soins. Pendant le dîner, ils écoutent et fraternisent. Pensez, ils ont des centaines de pèlerins à leur actif ! Ils étaient cinq la veille, deux ce soir, ils seront trois demain.
Une vie au Mont la nuit
Après le dîner, révélation : il y a une vie sur le Mont la nuit. Les portes du village ne ferment jamais, même si les navettes s’arrêtent. Dans la rue principale, une ombre, puis deux, puis trois... ce sont les chats. Ils seraient une centaine à chasser les rongeurs importuns. Sur les remparts, une petite brise rappelle la marée haute. Le promeneur distingue quelques couples venus passer un moment romantique. Le clocher sonne. 22 h 00. Le Mont n’est jamais totalement vide. Une famille de Coréens découvre, stupéfaite, la statue de saint Michel dans le sanctuaire et dépose un cierge. "Le matin ce sont les Japonais, l’après-midi ce sont les Coréens", nous avait malicieusement glissé une guide-conférencière. Le lendemain, 6 h 30, la nuit enveloppe encore les lieux et les pèlerins sont plus rares à se présenter aux portes de l’abbaye pour les laudes. À la sortie, c’est l’agitation. Les commerçants sont à pied d’œuvre. Le clocher sonne, le va-et-vient de l’approvisionnement bat son plein. Aux portes de la Merveille, des camions chargés de fûts de bière côtoient ceux qui fournissent les restaurants. Pendant ces précieuses minutes, un Fenwick monte et dévale la seule rue carrossable au rythme d’un métronome. Il dépose des produits devant toutes les boutiques. Rémi déballe un arrivage.
À la tête de deux magasins, ce dynamique quadra analyse en commerçant avisé l’évolution du profil des visiteurs et la progression du nombre de pèlerins. Il vient d’ailleurs de "rentrer des statuettes de moines " made in France. Un premier flot de touristes arrive déjà et grimpe vers l’abbaye qui vient d’ouvrir. La cloche sonne. Parmi les visiteurs, quelques Français, comme Alain. Ce jeune retraité s’est offert un Airbnb sur la Merveille. Plus haut, Pascal et Marie-Pascale déposent une prière à l’attention de leur petit-fils dans le déambulatoire, trente ans après leur première visite. 11 h 00, la cloche du sanctuaire sonne pour la messe quotidienne. Le flux s’accroît mais ne gêne pas les fidèles, qui n’ont rien d’habitués. Il y a là une pimpante septuagénaire venue avec son petit-fils en vacances. Tout de vert vêtus, Jean et Rosemary, eux, fêtent leur mariage célébré ici même il y a 42 ans. Et puis il y a cette femme avec son mari et ses enfants qui ne semblent rien entendre à la liturgie. Jusqu’à ce que la mère se mette à articuler le Credo, puis le Notre Père sous le regard discret de Carole, la sacristine.
"Les pèlerins ? Des paquets-surprises à chaque fois", s’exclame Maïté, jeune permanente du sanctuaire et habitante du Mont à l’année. "Ils sont de plus en plus nombreux", confirme le recteur, qui insiste sur l’actualité de la dévotion à saint Michel. Pour lui, le Mont est un "poste avancé du monde invisible". Cette tête de pont dispose de sa base arrière : le prieuré d’Ardevon où Clotilde et François accueillent près de 10.000 pèlerins chaque année. L’aumônerie des collèges de Lille s’y arrêtera-t-elle l’an prochain ? Pour l’heure, ses 120 ados reconnaissables à leur polo offrent leur joie aux visiteurs dont certains viennent d’arriver après la traversée à pied de la baie. Le jour baisse. Aux portes du Mont, Eudes achève son raid scout. Harassé après des jours de marche, le chef de patrouille du Balbuzard prévoit d’aller aux vêpres après son croquis. Il déposera ses intentions auprès de l’archange. Il est 18 h 00, la cloche sonne, il est temps.
Pratique :










