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Une vie “aristocratique” sans écran ?

6 min de lecture
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Crédit : Aleteia

Comment comprendre l’élévation d’une vie sans écran autrement que par le passage de l’interdit ? Il vaut mieux demander aux enfants de viser haut, assure l’écrivain Henri Quantin, que de renoncer à tout défi.

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Faut-il faire désirer la gloire à ses enfants, au risque de les rendre ambitieux et orgueilleux ? Faut-il leur prêcher le renoncement à toutes les grandeurs, au risque de les rendre indifférents à ce qui leur arrive et dépourvus de volonté de réussite ? Faut-il vanter avec enthousiasme toutes leurs tentatives, même les plus maladroites, pour les encourager ? Faut-il passer sous silence leurs exploits pour ne pas cultiver leur vanité ?  Délicate question éducative, qui, bien sûr, se pose rarement en termes aussi tranchés. 

Vaniteux ou nonchalants ?

Blaise Pascal notait déjà cette difficulté dans les Pensées, sous le titre "la gloire". Dans la première moitié du fragment, il montrait sans ambiguïté la méfiance légitime envers les éloges excessifs et automatiques : "L’admiration gâte tout dès l’enfance. Ô que cela est bien dit, ô qu’il a bien fait, qu’il est sage, etc." Bel "etc.", qui donne l’impression que l’écrivain coupe la parole aux flatteurs et met fin à la litanie des flatteries. Plus de deux siècles après, Louis Martin imposait ainsi silence aux promeneurs qui s’arrêtaient pour louer haut et fort la beauté de sa petite fille Thérèse. Pascal, pourtant, perçoit aussi les risques d’une éducation qui rendrait les enfants inaptes au dépassement d’eux-mêmes, sous prétexte de les prémunir contre la course aux éloges de la foire aux vanités. De l’observation des petites écoles de Port-Royal, qui se gardent bien d’éveiller la vanité, il tire la deuxième moitié du fragment : "Les enfants de Port-Royal auxquels on ne donne point cet aiguillon d’envie et de gloire tombent dans la nonchalance" (éd. Sellier n°97).

Il est probable que pour aider un enfant — ou un adulte — à vivre sans écran, il vaut mieux lui rendre désirable une vie aristocratique que de lui répéter sans fin de ne pas regarder ses messages.

Vaniteux ou nonchalants, telle serait l’alternative. Si on considère, toutefois, que l’orgueil — mal plus profond et plus partagé que la sotte vanité — se développe tout autant dans la médiocrité, voire l’abaissement volontaire, que dans l’excellence, on en conclura qu’il vaut toujours mieux demander aux enfants de viser haut que de renoncer à tout défi. Ne pas demander à un enfant le meilleur de lui-même, n’est-ce pas cesser de l’"élever" ? Le sens littéral du verbe semble rendre la réponse évidente.

Un détour nécessaire

Il n’est pas certain, en revanche, que cette volonté d’élever soit très visible pour l’enfant, si elle ne se distingue pas d’une liste de "fais pas ci, fais pas ça !". Aussi l’interdit éducatif ne prend-il pleinement son sens que quand il est compris comme un détour nécessaire plutôt que comme un passage interdit, comme un allègement salutaire plutôt que comme une privation supplémentaire. En ces temps où les éducateurs, neurosciences à l’appui, répètent à l’envi que le cerveau n’aime guère les injonctions négatives, il est bon de rappeler qu’une privation se justifie avant tout par ce qui la fonde : un appel au perfectionnement, à l’héroïsme, à la sainteté et, en tout cas, à une vie meilleure. Le frère François Cassingena-Trévedy, parfois surnommé l’ermite du Cantal, en offre un bel exemple dans Paysan de Dieu, quand il évoque l’absence d’écran :

"Silence impressionnant des soirées qui se recueillent dans le feu, qui en contemplent éperdument le théâtre de pourpre animée, qui en vénèrent l’ostensoir de vermeil vivant. Lui substituer un téléviseur, ne serait-ce qu’en tolérer la présence dans son voisinage, serait un sacrilège et une vulgarité. C’est un luxe, aujourd’hui, que de ne point posséder d’écran, et la marque modestement affichée d’une vie aristocratique."

Une autre voie que la négation

On voit qu’il y a plus, dans cette prose poétique, que la comparaison un peu attendue entre le feu de veillée qui unissait le village autour d’un conteur et l’écran de l’individualisme qui enferme chacun dans sa boîte. Car le feu vaut aussi pour l’homme seul, quand il aspire au recueillement et se détourne des sirènes de l’éparpillement. Tout en précisant qu’il "cautionne volontiers tout ce que d’aucuns ont écrit de radical, jadis, contre la société du spectacle", le frère François ouvre une autre voie que celle de la négation sans horizon, de la route barrée sans autre direction, de l’interdit qui n’ouvre à aucun "oui". Il loue le silence comme lieu de la contemplation et de la vie intérieure, pas seulement comme un refus du bruit. Le feu, il le sait d’expérience, n’est d’ailleurs pas silencieux : "Il est minuit. Modulé par le vent du dehors qui siffle par la tirette de l’insert, le solo plaintif du feu n’accompagne pas seulement la solitude : il en devient l’expression même et le nimbe d’une résonance infiniment inquiète."  

Accessible à tous

"Vie aristocratique", écrit le frère François : seul le démagogue, tueur d’aspiration vers le haut, fera passer cette aspiration pour un mépris du peuple. Le démocrate authentique, lui, saura voir que cette aristocratie est accessible à tous. "Marque modestement affichée", précise néanmoins le frère François, car il est vrai que l’orgueil d’appartenir à une élite peut ronger tout itinéraire spirituel, surtout s’il donne l’impression — l’illusion ? — d’une ascension régulière sans tâtonnement ni chute.

Soit, mais malgré les dangers de la suffisance hautaine, il est probable que pour aider un enfant — ou un adulte — à vivre sans écran, il vaut mieux lui rendre désirable une vie aristocratique que de lui répéter sans fin de ne pas regarder ses messages. Préservé de la nonchalance par cette éducation à une forme d’excellence, il ne reculera pas devant la lecture de Pascal et il pourra alors y apprendre à ne pas être dupe de l’"aiguillon d’envie et de gloire".