separateurCreated with Sketch.

Un des rêves de Benoît XVI finalement accompli par Léon XIV

whatsappfacebooktwitter-xemailnative
Cyprien Viet - publié le 13/05/26
whatsappfacebooktwitter-xemailnative
En visitant ce jeudi 14 mai l’université romaine de La Sapienza, le pape Léon XIV va réparer ce qui fut pour Benoît XVI une profonde blessure : l’opposition d’une partie du corps enseignant à la venue du pontife allemand dans cette université provoqua l’annulation de sa visite prévue en 2008.

Ce jeudi 14 mai, le Pape fera un "voyage" de 8 kilomètres dans Rome, petit en distance mais chargé d’une force symbolique particulière. Il se rendra en effet à l’université de La Sapienza, établissement public italien, où après avoir visité la chapelle et salué la rectrice Antonella Polimeni, il prononcera un important discours dans l’Aula Magna devant les étudiants et le corps professoral. En cette matinée du Jeudi de l’Ascension, un jour férié au Vatican mais pas en Italie, l’intervention du Pape devrait contribuer à la réflexion sur le lien entre foi et raison. Ce sujet était très cher à Benoît XVI, qui fut empêché, il y a 18 ans, de venir dans l’enceinte de cette université publique et laïque.

Le Pape, invité par le recteur de l’époque, devait se rendre le 17 janvier 2008 dans cette prestigieuse université romaine afin d’y prononcer un discours à l’occasion de l’inauguration de l’année académique. Le pontife allemand possédait une réputation d’érudit exigeant, bien différente de l’image simplifiée de gardien doctrinal qui lui fut souvent associée. Pourtant, dès l’annonce de la visite, des protestations éclatèrent parmi certains enseignants et étudiants. 67 professeurs, principalement issus du département de physique, adressèrent une lettre au recteur afin de demander l’annulation de l’événement. 

Le procès de Galilée

Au cœur de leur critique figurait une conférence prononcée par l’alors cardinal Ratzinger en 1990 dans cette même université, dans laquelle il citait le philosophe des sciences Paul Feyerabend évoquant le procès de Galilée. Les opposants accusèrent alors le futur Pape d’avoir soutenu l’idée selon laquelle la condamnation de Galilée par l’Église aurait été "raisonnable et juste". Cette interprétation se diffusa rapidement dans les médias italiens et transforma la visite en affaire nationale. Tout comme lors de son discours de Ratisbonne en 2006 lors duquel ses propos subtils citant un empereur byzantin au sujet de l’islam furent sortis de leur contexte, les propos de Benoît XVI furent instrumentalisés et détournés. 

Une grande partie de la classe politique, y compris dans le camp de la gauche laïque, condamna ce qu’elle considérait comme une forme d’intolérance intellectuelle.

En réalité, le contexte de la citation était plus complexe. Ratzinger ne défendait pas l’Inquisition ; il évoquait la crise moderne de la confiance dans la science et citait Feyerabend comme symptôme d’un renversement critique interne à la philosophie des sciences contemporaine. Mais dans le climat tendu de l’époque, marqué par les débats sur la laïcité et le rôle public de l’Église, cette nuance disparut rapidement. Des étudiants occupèrent le rectorat de La Sapienza et annoncèrent des manifestations pendant la venue du Pape. Face au risque d’incidents, le Vatican décida finalement d’annuler le déplacement.

Un choc salutaire ?

L’événement provoqua la stupeur en Italie. Une grande partie de la classe politique, y compris dans le camp de la gauche laïque, condamna ce qu’elle considérait comme une forme d’intolérance intellectuelle. Le président Giorgio Napolitano, issu du Parti communiste, exprima publiquement sa solidarité avec le Pape, tandis que l’écrivain et dramaturge Dario Fo, pourtant célèbre pour son anticatholicisme satirique, défendit le droit de Benoît XVI à prendre la parole à l’université. L’affaire révéla ainsi un paradoxe : ceux qui accusaient l’Église d’avoir historiquement censuré la science étaient eux-mêmes accusés de vouloir empêcher un débat intellectuel. Le discours que Benoît XVI avait préparé, et qu’il transmit finalement par écrit, insistait sur la nécessité d’un dialogue entre les disciplines et sur la vocation de l’université comme lieu de recherche commune de la vérité. Le Pape y développait l’idée que la raison scientifique, lorsqu’elle se coupe de toute interrogation éthique ou métaphysique, risque de s’appauvrir elle-même.

L’annulation de la visite avait d’abord donné l’impression d’un divorce irrémédiable entre la science et la foi. Mais les années suivantes révélèrent aussi autre chose : la possibilité d’un espace de confrontation civilisée.

Mais cet incident marqua aussi une opportunité d’ouvrir un dialogue. Plusieurs intellectuels athées ou agnostiques engagèrent avec Benoît XVI des échanges d’une qualité exceptionnelle. Parmi eux figure le mathématicien Piergiorgio Odifreddi, sans doute le plus célèbre vulgarisateur scientifique et militant rationaliste italien contemporain. Au fil des années, une relation intellectuelle inattendue se développa entre les deux hommes. En 2011, Odifreddi publia un long texte critique adressé à Benoît XVI. Beaucoup s’attendaient à une confrontation brutale. Mais le Pape répondit personnellement, dans une lettre devenue célèbre, où il saluait l’intelligence et l’honnêteté intellectuelle de son contradicteur tout en discutant point par point certaines de ses analyses. Ce dialogue, d’une rare courtoisie, surprit profondément l’opinion italienne.

Odifreddi lui-même reconnut progressivement avoir découvert chez Ratzinger un interlocuteur d’une immense culture philosophique, très éloigné de l’image caricaturale du dogmatique hostile à la raison. Après la mort de Benoît XVI, le mathématicien publia même un texte empreint de respect et d’émotion, évoquant une relation devenue presque amicale malgré leurs désaccords fondamentaux. 

Cette affaire de La Sapienza laissa donc un héritage paradoxal et contrasté. L’annulation de la visite avait d’abord donné l’impression d’un divorce irrémédiable entre la science et la foi. Mais les années suivantes révélèrent aussi autre chose : la possibilité d’un espace de confrontation civilisée, où les certitudes peuvent être discutées sans exclusion réciproque. L’épisode rappelle combien les rapports entre science et religion restent chargés d’histoire, de passions et de malentendus. Mais il montre également que les oppositions les plus vives peuvent parfois déboucher sur des dialogues d’une grande profondeur.

Une étape vers la première encyclique du Pape

La visite de Léon XIV devrait aussi s’inscrire dans le contexte de la préparation à la publication prochaine de son encyclique dédiée aux défis anthropologiques contemporains. Selon certains médias italiens, elle devrait porter le titre "Magnifica Humanitas", soit en français "humanité magnifique". Ce terme a déjà été ‘distillé’ au fil de certains discours et homélies de Léon XIV. 

La formation scientifique du Pape, qui fut professeur de mathématiques, contribue à un certain climat de réconciliation entre la foi et la science. Il  est probable que devant la communauté des scientifiques et des chercheurs, croyants comme non-croyants, le Pape mette en valeur leur travail et leurs efforts comme l’expression d’une ‘magnifique humanité’, à condition d’accepter les limites éthiques posées par le respect de la vie. Dix-huit ans après l’annulation de sa venue, il est plaisant d’imaginer que Benoît XVI pourrait suivre ce discours avec une profonde joie… depuis le Ciel, entouré par d’autres savants qui ont marqué l’histoire de la pensée.

Vous avez aimé cet article et souhaitez en savoir plus ?

Recevez Aleteia chaque jour dans votre boite e−mail, c’est gratuit !

Vous aimez le contenu de Aleteia ?

Aidez-nous à couvrir les frais de production des articles que vous lisez, et soutenez la mission d’Aleteia !

Grâce à la déduction fiscale, vous pouvez soutenir le premier site internet catholique au monde tout en réduisant vos impôts. Profitez-en !

(avec déduction fiscale)