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Le Canon français et le retournement rhétorique de l’exclusion

Le Canon Français organise des banquets géants afin de mettre en valeur le patrimoine et le terroir français.

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Clément Barré - publié le 13/05/26
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Le recteur de la Grande Mosquée de Paris reproche aux banquets du Canon français d'exclure "symboliquement" une partie de la population. Quoi qu'on pense de ces banquets, analyse le père Clément Barré, prêtre du diocèse de Bordeaux, c’est l’interdit alimentaire qui fait l’exclusion, pas la tradition de la table ouverte.

Le 29 avril dernier, Chems-Eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris, publiait une vidéo dénonçant le banquet géant de Caen organisé par le Canon français. Son grief ? La présence du porc à ces événements serait une manière d'exclure "symboliquement" une partie de la population. L'accusation est habile. Elle est aussi, théologiquement parlant, un renversement parfait. 

Une fraternité nouvelle

Revenons à l’origine biblique des interdits alimentaires. Dans la Torah, ceux-ci ne sont pas nés d'un caprice hygiéniste ni d'une répugnance esthétique pour la bête immonde. Ils ont une fonction sociale et théologique précise : maintenir l'identité d'un peuple élu dans un monde qui cherche à le dissoudre. Peuple toujours menacé, toujours occupé, toujours en diaspora, Israël doit se garder des mariages mixtes, car l'alliance est une histoire de filiation, et la mère est sûre, et il doit se garder de la table commune avec l'étranger. Ne pas manger avec lui, c'est ne pas se mélanger à lui. L'interdit alimentaire est l'un des instruments fondamentaux de la loi. Dans un peuple qui n’a pas de véritable frontière géographique, il installe une frontière religieuse, rituelle, théologique.

Reprocher à des Français mangeant du cochon d'exclure ceux qui n'en mangent pas, c'est opérer un retournement rhétorique assez vertigineux. Car si quelqu'un pose une frontière autour de la table, c'est l'interdit, pas le menu.

C'est pourquoi le geste de Jésus à table avec les publicains et les pécheurs est subversif. C'est pourquoi la vision de Pierre à Joppé : "Ce que Dieu a déclaré pur, toi, ne le dis pas impur" (Ac 10), bouleverse l'ordre ancien. C'est pourquoi Paul peut écrire qu'il n'y a plus ni Juif ni Grec, ni circoncis ni incirconcis. L'Église naissante le comprend immédiatement : l'agapè (la charité) ne se désolidarise pas de l’agape, la table ouverte à tous, signe même du Royaume. La communion abolit les frontières rituelles parce qu'elle annonce une fraternité nouvelle qui n'est plus de sang mais de grâce. Manger ensemble, c'est se reconnaître frères.

Le Coran rétablit la clôture

L'islam, héritier partiel de cette tradition biblique, réinstalle une frontière. Les interdits alimentaires en islam découlent de la distinction formulée dans le Coran entre les aliments licites (halâl) et purs (tâhir) d'une part, et les nourritures immondes (khabîth) et prohibées (harâm) d'autre part. La viande de porc, selon le Coran, est explicitement interdite et qualifiée de souillure. Ces interdits s'appliquent à tous les musulmans, sauf en cas de nécessité absolue. Notons d'ailleurs que le Coran, dans une nuance souvent oubliée, autorise aux musulmans de manger la nourriture des "Gens du Livre", le Coran reconnaît aux musulmans la licéité des nourritures des Gens du Livre, mais une distinction s'opère entre les chrétiens et les juifs qui partagent l'interdit du sang et du porc. En d'autres termes, le chrétien qui mange du porc sort de la table licite. La frontière est posée non par le chrétien, mais par la loi coranique. L’interdit alimentaire est un outil de distinction communautaire.

Un retournement rhétorique

C'est ici que l'accusation du recteur mérite qu'on s'y arrête, avec tout le respect dû à sa fonction et toute la franchise que requiert le débat public. Reprocher à des Français mangeant du cochon d'exclure ceux qui n'en mangent pas, c'est opérer un retournement rhétorique assez vertigineux. Car si quelqu'un pose une frontière autour de la table, c'est l'interdit, pas le menu.

Celui qui ne peut pas y venir à cause de ses propres interdits est libre de s'abstenir. Mais qu'il n'accuse pas l’autre d’être à l’origine du mur qu’il a lui-même construit.

Personne n'a interdit à quiconque d'assister au banquet de Caen. Personne n'a conditionné l'entrée à une confession ou à une origine. Quatre mille personnes se sont retrouvées pour manger du cochon à la broche, chanter et faire la fête : ce n'est pas eux qui ont dressé la frontière. La frontière, c'est l'interdit alimentaire lui-même qui la dresse, et pas de manière accidentelle : c'est son rôle, son sens, sa fonction théologique. Faire peser sur ceux qui ne l'observent pas la culpabilité de l'exclusion, c'est inverser la responsabilité de manière assez problématique car c’est à celui qui pose la règle d’en assumer les conséquences.

La table est un lieu de rencontre

Pour les chrétiens, la table ouverte n'est pas une provocation. C'est une théologie. L'Eucharistie elle-même, ce repas au centre de notre foi, est offerte à tous ceux qui croient, sans distinction de naissance, d'origine ou d'ethnie. C'est la rupture fondatrice avec toute logique de peuple fermé. Accueillir à sa table, manger ensemble sans condition de pureté rituelle, c'est anticiper le Royaume qu’Isaïe nous décrit comme un grand banquet de viande grasse et de vin capiteux où toutes les nations seront rassemblées sur la montagne du Seigneur.

On n’est pas obligé d’apprécier les banquets du Canon français. Et il serait un peu ridicule d’en faire un rempart civilisationnel ou un équivalent culturel de l'Eucharistie. Mais ils participent, fût-ce à leur façon très terrestre et très charnelle, de cette vieille vérité que la civilisation française, pétrie de christianisme, a inscrite dans ses usages : la table est un lieu de rencontre, pas de contrôle. Celui qui ne peut pas y venir à cause de ses propres interdits est libre de s'abstenir. Mais qu'il n'accuse pas l’autre d’être à l’origine du mur qu’il a lui-même construit.

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