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La dette et le désordre public, un seul sujet pour les échéances à venir

Dans un an, les Français auront moins à choisir un nouveau président de la République, qu’à résoudre le désordre profond dans lequel l’État s’enfonce depuis les années 1970.

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Xavier Patier - publié le 12/05/26
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Dans un an, les Français auront moins à choisir un nouveau président de la République, qu’à résoudre le désordre profond dans lequel l’État s’enfonce depuis les années 1970. Il s’agira moins de choisir un homme ou une méthode, analyse l’écrivain Xavier Patier, que de rendre à l’État son métier. Sans passer par la dette.

À l’approche des échéances présidentielles, le désaccord entre le peuple et Emmanuel Macron n’est pas seulement le rejet d’une personne. On nous explique que le chef de l’État est impopulaire à cause de sa posture, de son projet et de sa méthode. Mais si c’était cela, un changement de posture, de projet et de méthode règlerait la question : or nous ressentons qu’il n’en serait rien. Tous nos présidents, malgré des postures et des projets différents, depuis au moins vingt ans, ont achevé leur règne sous les huées. On nous dit encore que notre Constitution est mauvaise et qu’il faudrait supprimer l’élection du président au suffrage universel direct, qui crée une dichotomie entre la légitimité parlementaire et la légitimité présidentielle, sans parler de la "légitimité de la rue". Mais ce n’est pas davantage convaincant. La vérité est qu’un changement de méthode, un changement de président de la République, de gouvernement ou même un changement de Constitution ne guérira pas le mal français parce que ce mal ne tient pas d’abord aux personnes ou aux institutions. Les Français se croient en colère contre un homme : en réalité ils sont en colère contre l’État.

Une crise de l’État

Comment cela est-il arrivé ? Comment une nation construite plus que toutes les autres au fil des siècles par l’État est-elle arrivée à cette forme de haine de son principe créateur ? En France, l’État est depuis des siècles le principe fédérateur de la nation, comme l’est la Constitution aux États-Unis ou le roi en Grande-Bretagne ; et c’est pourquoi la crise de l’État en France est si difficile à vivre. 

On peut observer qu’au moment où le général de Gaulle a quitté le pouvoir, en 1969, l’État consacrait 6,5% du PIB de la France aux fonctions impossibles à déléguer que sont la défense, la justice, la police et la gendarmerie. Cet effort n’empêchait pas le pays d’avoir les prélèvements obligatoires parmi les plus faibles des pays industrialisés, la croissance la plus forte et pratiquement aucune dette. L’État faisait son métier d’État. Il mettait ses moyens dans son cœur de métier régalien. La justice, la défense et les services dédiés à la sécurité intérieure étaient alors fortement dotés, efficaces et justifiés : ils n’étaient que très marginalement un thème de débat politique. L’État remplissait son rôle. Les colères et les incivilités — il y en avait — étaient politiques et non pas systémiques. Même en 1968, l’État a pu répondre au désordre parce qu’il en avait à la fois les moyens et la légitimité : les élections de juin consacrèrent assez logiquement le triomphe du parti de l’ordre et l’entrée dans l’ère pompidolienne. Pour les Chinois, la France, Fà Guo, restait « le pays de la loi », même dans les crises. 

L’explosion de la logique redistributive

Les fondamentaux ont changé à partir des années 1970. En 1990, quand Laurent Fabius empochait les "dividendes de la paix", l’effort consacré à la défense, à la justice et à l’ordre public, c’est-à-dire au socle de l’État de droit, avait chuté d’un tiers en vingt ans, à 4,5% du PIB, malgré la hausse vertigineuse des impôts, des cotisations sociales et des déficits publics. Cette révolution silencieuse a été accomplie sans que personne ou presque ne la remarque, sans symptôme, comme un cancer à son stade initial. En 2020, la maladie avait gagné : l’effort régalien avait régressé à 3% du PIB, en dépit d’une dette, d’une fiscalité et d’un déficit records. La France était devenue malade de son État : elle n’était plus le "pays de la loi". 

La crise de la dette n’est pas devant nous : nous y sommes.

Où étaient passés son énergie et son argent ? Dans les transferts sociaux. La dépense publique avait fortement augmenté après 1981 ; cependant elle s’était nourrie non pas du développement des services publics (ils étaient au contraire régulièrement mis à la diète), mais de l’action consistant à prendre de l’argent dans la poche de ceux qui travaillaient pour le mettre dans la poche de ceux qui n’avaient pas cette chance. Poussée à son extrême, la logique redistributive devint la vocation essentielle d’un État dévoyé. Elle provoqua à la fois une explosion des prélèvements obligatoires, l’atonie de l’initiative économique et la délégitimation de l’action régalienne.

Une sphère régalienne en lambeaux

Les Français perdaient insensiblement le sens de leur nation, de leur métier, de leurs lois, et même de leur vie. La justice, l’hôpital, la police, tout déraillait. Le transfert social était devenu le degré zéro de la politique : il consacrait l’idolâtrie de l’instant. Car bâtir un service public régalien prend du temps et suppose de voir loin, tandis que les transferts ont un effet immédiat. C’est ainsi que l’État endetté a fini par se désintéresser du temps long en matière budgétaire, c’est-à-dire à renoncer à son identité fondatrice. "Encore une minute, monsieur le bourreau" finit par devenir l’obsession dans une mondialisation que ne pardonnait rien. 

Avec la crise sanitaire, les Français se sont laissé persuader que la minute accordée par monsieur le bourreau pouvait durer des années. Les transferts étaient la réponse à tout. Comme les déficits augmentaient sans résorber la pauvreté, comme l’immigration massive changeait nos fondamentaux, on crut qu’il était urgent de réformer l’État, de paupériser ce qui restait de services publics, de casser le millefeuille territorial et autres contresens qui ne pouvaient que mettre à mal nos avantages comparatifs hérités des années 1960. Cette erreur de diagnostic se traduisit par des années de restrictions budgétaires mal ciblées. Le coût des fonctionnaires rapportés à la richesse nationale n’était pas plus élevé dans la France de François Mitterrand que dans la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher, contrairement à l’idée reçue. Mais peu importait : le mal, croyait-on, se trouvait dans les structures de l’État et dans sa masse salariale. Bercy inventa la rigueur dépensière qui accoucha d’une sphère régalienne paupérisée. Les gouvernements successifs dramatisèrent leur discours, annonçant des échéances effrayantes sans s’apercevoir qu’elles étaient déjà advenues. La crise des services publics n’est pas une menace : elle est notre réalité. La désindustrialisation n’est pas un danger : elle est notre sort. La crise de la dette n’est pas devant nous : nous y sommes. Pour l’État, il ne s’agit plus d’éviter le déclassement de la France, mais d’apprendre à vivre avec. Qui ose le dire ?

Un déni de réalité

Le désordre d’aujourd’hui ne fait que dissimuler un désir d’ordre exacerbé. Le désamour à l’égard de l’État traduit chez les Français un urgent besoin d’État. Avant de songer au renouveau, il faut rendre au pays l’ordre public. Les Français de 2026 attendent de l’État qu’il retrouve son métier, qui est de bâtir des services publics, de défendre la nation, et non pas d’organiser des transferts. Parmi les services régaliens qui nous manquent, les plus importants en temps de crise sont ceux qui garantissent notre sécurité intérieure et extérieure. Encore faut-il faire les choix qui permettent de les financer autrement que par la dette.

Regardons les choses en face : les deux extrêmes qui convoitent le pouvoir, La France insoumise et le Rassemblement national, ont en commun un déni de réalité économique. Tous deux proposent d’augmenter les dépenses publiques sans s’expliquer de manière crédible sur la manière de les financer. Dans l’histoire, le surendettement public s’achève inévitablement dans la violence. 
 

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