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De la violence d’un père au pardon, le chemin de foi de Laurent Kerlo

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Anna Ashkova - publié le 12/05/26
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Diacre et aumônier à l'hôpital, Laurent Kerlo accompagne chaque jour des personnes éprouvées par la maladie et la souffrance. Une mission profondément enracinée dans son histoire personnelle : celle d’un enfant blessé par la violence d'un père et transformé peu à peu par la foi, le pardon et l’espérance. Rencontre. 

Laurent Kerlo, 58 ans, marche chaque jour au milieu des couloirs de l’hôpital parisien Lariboisière comme on traverse des existences fragiles. Diacre aumônier, il passe de chambre en chambre, écoute les chagrins, recueille les silences, soutient les familles, offre des sourires. Sa présence est simple, mais elle rejoint souvent les lieux les plus sensibles de la vie : ceux où l’on souffre sans toujours pouvoir le dire. Pourtant derrière l’homme qui console, il y a l’enfant qui a connu la peur et la violence. Une enfance abîmée par un père alcoolique, dans un foyer où la parole de mort pouvait surgir à tout moment. Dans ce climat, l’idée même de Dieu devient problématique. Comment croire en un Père du ciel quand le père de la terre détruit ? "Quand on vous dit que vous êtes un bon à rien, que vous n’auriez pas dû naître, on ne peut pas entendre que Dieu est un père", explique Laurent Kerlo à Aleteia, qui publie ce 13 mai Pardonner et aimer : le chemin de la joie (Artège). Pourtant, son père qui était "un farouche adversaire de Dieu" a accepté que Laurent Kerlo et ses deux frères soient baptisés, un choix dicté par "la tradition", selon son fils. C’est ainsi que grandit le petit Laurent, avec une colère tenace, parfois dirigée contre Dieu lui-même : "Je lui disais : “Si tu existes, je te hais.”"

Longtemps, cette blessure structure sa vie. Elle s’invite dans ses relations, dans ses choix, dans ses errances. "Moi qui n’ai pas été aimé, je cherchais l’amour, mais je le cherchais mal", reconnaît-il. Jusqu’à ce moment de rupture, au début des années 1990, où tout s’effondre : séparation, divorce, deux accidents de voiture, solitude... Il décrit cette période comme un fond sans issue. Et c’est dans ce creux que survient l’inattendu. Son meilleur ami lui parle de Dieu, encore et encore. "Il me disait : "Tu ne peux pas aller plus bas. Tu n’as rien à perdre de demander de l'aide à Dieu"." Un peu sceptique, il décide tout de même de suivre son conseil un soir de janvier 1995. Il lance alors une prière presque désespérée : "Jésus, je ne sais pas si tu existes. Mais si tu m’entends, viens m’aider." Rien d’éclatant ne se produit sur le moment. Pourtant, le lendemain, il décrit une expérience intérieure saisissante. Une remontée brutale de tout ce qu’il portait de violence et de colère, puis une forme de décharge émotionnelle : larmes, rire, et surtout une paix inconnue. "J’ai ressenti un état d’amour qui n’existe pas sur terre", dit-il. Pour la première fois, il ne se définit plus seulement par ce qu’il a subi, mais par une présence qui l’ouvre à autre chose. Il comprend surtout que lui qui a toujours cherché l’amour, il a toujours été aimé par Dieu. 

Le pardon salvateur 

Mais la transformation ne s’arrête pas là. Elle engage un chemin long, concret, parfois douloureux : celui du pardon. Car la question du père reste centrale dans sa vie. En quinze ans, il ne l’a vu que trois fois. Et pourtant, quelque chose insiste, appelle à une réconciliation intérieure. "Si je ne pardonnais pas à mon père, je me serais consumé", affirme-t-il aujourd’hui. La rencontre a lieu en 1995 dans sa ville natale, à Saint-Nazaire. "J’avais peur de franchir le cap, c’est donc une amie qui a appelé mon père pour dire que je souhaitais le voir. Il n'y croyait pas du tout, pensant que c'était une blague ou que je voulais lui faire du mal. Et elle l'a rassuré", se souvient Laurent Kerlo. Mais lorsqu’il arrive sur place en juillet 1995, il apprend que son père est hospitalisé. Il s’est cassé l’épaule, il va mal, il ne pèse que 40 kilos, l’alcool l’a ravagé. "Mon père avait 51 ans à l’époque, on lui en donnait 75. Les médecins me disent qu’il ne lui restent que quelques jours à vivre".

La grâce du pardon l'a sauvé !

Face à face dans un couloir, les mots peinent à venir. Puis surgit une phrase simple, presque fragile que Laurent adresse à son père : "Je te pardonne." Ce geste ne gomme pas le passé, mais il aide les deux hommes à avancer : "Ça l’a sauvé. Et ça m’a sauvé aussi." Il est persuadé que son père en est aussi ressorti transformé. "Il a vécu 13 ans de plus et a connu ses petits enfants, sourit Laurent. J’ai prié pour sa conversion durant toutes ses années et il s’est converti sur son lit de mort. La grâce du pardon l'a sauvé !" Quant à lui, il affirme que si le pardon ne supprime pas les blessures, mais aide Laurent à retrouver la paix. "On ne peut pas oublier ce qui a été violent. Mais on peut trouver l’apaisement", insiste-t-il. Si le pardon est posé, il ne clôt rien mais ouvre au contraire une nouvelle phase, plus silencieuse, plus intérieure. Très vite, Laurent Kerlo comprend que cet acte spirituel ne suffit pas à lui seul à guérir ce qui a été profondément abîmé. "Quand on a été frappé, humilié, insulté, il faut mettre des mots dessus. Il faut être accompagné", confie-t-il. C’est ainsi qu’il s’engage dans une psychothérapie au début des années 2000. Un espace où, pour la première fois, la parole peut descendre plus profondément encore dans l’histoire.

À cette période, sa vie a déjà commencé à se reconfigurer. Il est en couple, et devient père d’une fille. Cette naissance vient ouvrir une nouvelle responsabilité, une nouvelle vulnérabilité aussi. Mais la relation dans laquelle il s’est engagé s’avère fragile, marquée par des tensions profondes. Peu à peu, le lien devient difficile à tenir, jusqu’à une séparation en 2001. Et c’est donc dans ce contexte, que survient une rencontre décisive. Dans le cabinet de la psychothérapeute, il croise une autre histoire cabossée : celle de Catherine. "C’était le coup de foudre immédiat", confie Laurent à propos de celle avec qui il fêtera cette années ses 20 ans de mariage. Une autre réalité continue de mûrir en lui, plus souterraine encore : celle d’un appel à devenir diacre. Mais ce chemin intérieur, déjà traversé par le discernement et la prière, est à nouveau éprouvé par l’épreuve du réel. 

De l’épreuve à l’appel diaconal

En 2009, un drame discret mais profond vient marquer la vie du couple : la perte d’un enfant à naître, une petite fille qu’ils appelleront Gloria. Cette épreuve, vécue dans le silence, s’inscrit dans leur histoire comme une blessure intime qui ne se referme pas, mais oblige à avancer autrement, dans une fidélité habitée par la fragilité. "Catherine a trouvé une autre forme de maternité, elle est devenue une belle-mère aimante pour ma fille". Dans cet équilibre construit au quotidien, le couple se soude, porté à la fois par les joies simples et les épreuves traversées.

Dans la chapelle de l’hôpital Lariboisière.

Durant toutes ces années, l’appel au diaconat continue, lui, de germer en profondeur. Il ne s’impose pas encore clairement, mais il demeure présent, comme une question intérieure qui revient sans cesse. Le tournant décisif se joue lors d’un déménagement dans le 19e arrondissement de Paris. À ce moment-là, la famille traverse une situation d’urgence liée à la garde de la fille de Laurent, dans un contexte familial particulièrement difficile. Pour obtenir la garde exclusive, il doit impérativement trouver un logement plus grand, et choisit de s’en remettre à Dieu. Laurent et Catherine font alors une neuvaine à Marie qui défait les nœuds et à saint Joseph. Et c’est dans ce climat de confiance et d’abandon à la Providence qu’une réponse arrive : un appartement leur est proposé près du parc des Buttes-Chaumont, le 19 mars, jour de la fête de saint Joseph. Pour eux, ce détail prend une résonance particulière, comme un signe dans un parcours déjà traversé par tant de ruptures et de recommencements. Et comme un clin Dieu à leur histoire, c’est dans leur quartier qu’ils découvrent la paroisse Sainte-Colette. C’est là que Laurent commence à comprendre que son appel ne relève plus seulement d’une intuition intérieure, mais peut s’inscrire dans une mission concrète au service de l’Église.

J’ai toujours eu envie d’aider les souffrants, les malades, tous ceux qui ont peut-être vécu ce que j’ai vécu pour leur dire qu’on peut s’en sortir.

En 2015, il entre alors dans une étape plus explicite de discernement, accompagné et approfondi dans la durée. Le 6 octobre 2018, il est ordonné diacre à la cathédrale Notre-Dame de Paris, scellant ainsi un appel mûri lentement au fil des blessures, des rencontres et des signes de Dieu. Deux ans plus tard, durant le confinement, une conviction s’impose avec plus de netteté : celle de se consacrer davantage aux autres. "J’ai toujours eu envie d’aider les souffrants, les malades, tous ceux qui ont peut-être vécu ce que j’ai vécu pour leur dire qu’on peut s’en sortir. Je veux donner de l’espérance aux souffrants", témoigne-t-il. Il décide donc de prendre sa retraite anticipée de la RATP en 2021 et commence, en octobre de la même année, à travailler à mi-temps comme aumônier à l’hôpital Lariboisière. 

Dans ces rencontres quotidiennes, quelque chose se répète : la souffrance des patients fait écho à la sienne. Mais elle ne s’y réduit pas. Elle devient lieu de parole, parfois de rire, souvent de vérité. "Devant la maladie, on est tous pareils", constate celui qui, à partir de septembre 2026, assurera l’aumônerie de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Et pourtant, chacun cherche sa propre manière de tenir debout. "Je dis souvent ça aux patients, gardez toujours l'espérance dans votre cœur. Le Seigneur sait ce qui est bon pour vous. Il savait ce qui était bon pour nous. Et parfois, il nous donne au-delà de ce qu'on a demandé", conclut Laurent Kerlo. Des mots qui résonnent avec force dans le parcours de cet homme qui sait combien la souffrance peut enfermer, mais aussi combien une vie peut se transformer lorsqu’elle est traversée par l’espérance et la confiance en Dieu.

Pratique

Pardonner et aimer : le chemin de la joie, Laurent Kerlo, éditions Artège, mai 2026, 18,90 euros.
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