Un spectre hante l’Europe, et ce n’est plus le communisme. Son nom est à lui seul programmatique : le "hantavirus". Transmis par les rats, ce virus respiratoire peut entraîner des complications mortelles. Si les hantavirus ne se diffusent ordinairement pas beaucoup, c’est qu’il faut être en contact direct avec des excrétats de rats pour les contracter, hormis dans le cas de la fameuse "souche des Andes", qui se transmet d’homme à homme. Or, c’est bien cette souche qui a été identifiée à bord du bateau de croisière MV Hondius, parti d’Argentine le 1er avril, et débarqué ce dimanche 10 mai à Tenerife, en Espagne. Ce véhicule de tourisme, en provenance de la mythique Ushuaïa, convoyant une centaine de retraités globe-trotteurs et une nouvelle zoonose, me semble une métonymie des menaces qui planent sur nous. La métonymie, vous savez, cette figure de style dans laquelle le contenant représente le contenu ("mange ton assiette") ou bien la partie le tout ("il a perdu la tête"). Le MV Hondius est une métonymie de notre société de loisirs et de consommation, avec son tourisme polluant pour boomers en goguette, ses flux incessants et mondialisés, les perturbations de sa biodiversité qui favorisent la transmission de maladies des animaux vers l’homme.
Depuis les ordures d’Ushuaïa
De manière tout aussi symptomatique, Leo Scilperoord et Mirjam Schilperoord-Huisman, les deux premiers malades du HV Hondius, étaient des ornithologues néerlandais septuagénaires partis photographier les derniers caracaras à gorge blanche dans une déchetterie proche de la ville : à la fois témoins et fossoyeurs d’une nature en ruine, cherchant refuge dans les poubelles les plus australes de notre globe. Le hantavirus se serait ainsi propagé depuis les ordures d’Ushuaïa, la ville aux parfums de gel douche exotique… Sans ces touristes épris de faune sauvage, il y serait sans doute resté, comme ce fut le cas en 2018 lorsqu’il toucha le village d’Epuyen, en Patagonie. Grâce à l’isolement du village et de ses résidents, qui ont respecté une stricte quarantaine, l’épidémie a été rapidement circonscrite, et n’a pas pris de dimensions nationales, et encore moins planétaires. Mais on ne confine pas les touristes… Le déménagement permanent de notre monde donne à chaque drame une proportion internationale. On espère au moins que les derniers caracaras à gorge blanche en valaient la peine.
Nous n’avons rien appris
Dès 2020, des scientifiques de tous bords nous alertaient sur la multiplication des zoonoses dues à la catastrophe écologique. Le philosophe et anthropologue Frédéric Keck, auteur des Sentinelles des pandémies, prophétisait ainsi dans Philosophie Magazine en mars 2020 : "Tous les quatre ou cinq ans émerge une nouvelle maladie qui provient des animaux et contre laquelle nous n’avons aucune immunité, aucun vaccin. C’était la mauvaise nouvelle des années 1970." Le capitalisme mondialisé favorise non seulement la diffusion des maladies, mais également leur émergence : en rognant toujours davantage sur le monde sauvage, il pousse les animaux à entrer en contact de leurs congénères domestiqués, au risque de leur transmettre leurs virus.
Les flux mondiaux, non seulement n’ont pas diminué, mais ils ont augmenté de 3,8 % depuis 2020.
Or, nous n’avons rien appris depuis le Covid-19 : d’après l’INSEE, les flux mondiaux, non seulement n’ont pas diminué, mais ils ont augmenté de 3,8 % depuis 2020. Selon l’ONU, le tourisme international a crû de 4 % en 2025, pour retrouver les taux records de 2019 : on estime ainsi que 1,52 milliard de touristes ont sillonné la planète l’année passée, soit 60 millions de plus qu’en 2024. Malgré les guerres, les tensions énergétiques, les cris d’alarmes des scientifiques, notre monde n’a jamais eu une telle bougeotte. Le prix à payer — pour tous — sera peut-être, ironie tragique, un nouveau confinement, "afin qu’ils comprennent que l’on est châtié par où l’on pèche", comme le dit le livre de la Sagesse (Sg 11, 16).
Le paquebot ou le village
Face aux pandémies, deux manières d’habiter le monde s'offrent à nous : le paquebot ou le village. Le premier, comme le MV Hondius, est une énorme machine mobile, favorisant à la fois le huis clos et le transit, l’entre-soi des touristes et le brassage des nationalités : il offre un confort illusoire, mais aucune résilience en cas de problème. Il participe au désastre dont il subit — et diffuse ! — les conséquences. Le deuxième, comme le petit bourg d’Epuyen, propose un isolement relatif, c’est-à-dire plein de relations : ses membres y sont proches et solidaires, capables d’assumer le drame sans en répandre partout les miasmes. Entre le repli dans l’espace privé et le nomadisme planétaire, qui ne sont que les deux faces d’une même médaille, le village est la bonne échelle pour traverser des crises sans se couper de ses semblables. Par ailleurs, si nos contemporains habitaient davantage leur propre écosystème — ville, quartier, voisinage — ils ressentiraient peut-être moins le besoin de "s’évader" à bord d’une polluante prison flottante. Adieu Ushuaïa, bonjour le savon de Marseille. Adieu les croisières, bonjour mes voisins. Combien de confinements faudra-t-il pour comprendre cela ?









