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Sarah El Haïry sur les enjeux de l’IA : “Les paroles des papes sont toujours structurantes”

Sarah El Haïry, Haute-commissaire à l’Enfance.

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Mathilde de Robien - publié le 09/05/26
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Sarah El Haïry, Haute-commissaire à l’Enfance, a rencontré le Pape à Rome le 29 avril à l’occasion d’un séminaire de travail sur l’intelligence artificielle (IA). À quelques jours de la publication de la première encyclique de Léon XIV, elle souligne la convergence de vues entre le Haut-commissariat et le Saint-Siège sur la nécessité d’adopter une "éthique solide et robuste" face à la révolution numérique afin de protéger les enfants.

À l’invitation de l’Ambassade de France auprès du Saint-Siège et de la Human Technology Foundation, Sarah El Haïry, Haute-commissaire à l’Enfance, a participé le 29 avril au séminaire de travail intitulé "Grandir avec l’IA : quels enjeux pour l’autonomie ?", organisé dans le cadre de l’Observatoire de l’intelligence artificielle à Rome. À quelques jours de la publication de la première encyclique de Léon XIV, Magnifica Humanitas ("Magnifique Humanité"), sur l’intelligence artificielle, attendue mi-mai, Sarah El Haïry revient pour Aleteia sur sa rencontre avec le Pape et souligne la convergence de points de vue de l’Église et du Haut-commissariat à l’Enfance sur la nécessité d’adopter une "éthique solide et robuste" face à la révolution numérique afin de protéger les enfants.

Aleteia : Vous avez rencontré le pape Léon XIV le 29 avril à Rome. Comment s'est passée cette rencontre ? Comment l’avez-vous vécue personnellement ?
Sarah El Haïry : C'est toujours une grande émotion de pouvoir échanger avec le Saint-Père, ce n'est pas anodin, c’est même une chance, un privilège. À titre personnel, j’ai trouvé que c’était un moment très émouvant. Il m’a beaucoup touché en acceptant un geste extrêmement symbolique de ma part : je lui ai remis un livre consacré à Saint-Donatien et Saint-Rogatien, deux saints originaires de Nantes – je suis moi-même Nantaise – mais ce sont aussi ceux qu'on appelle les "enfants martyrs". Je suis Haute-commissaire à l'Enfance, la question des enfants martyrs prend une résonance particulière. Derrière ce livre, il y a toutes les victimes d'aujourd'hui, de toutes les formes de violences.

Une manière de porter auprès du Pape la parole de jeunes victimes.

J’ai également remis au Saint-Père un courrier portant la voix de victimes d’abus. Une manière de porter auprès du Pape la parole de jeunes victimes d'hier, pour certaines devenues adultes aujourd'hui, qui expriment une crainte, celle de l'oubli, et un souhait, celui de protéger les prochaines générations. Et je sais que le Saint-Père saura y être attentif, parce que je pense que la protection des enfants lui tient à cœur. Les travaux menés avec l’archevêque de Chambéry, Mgr Thibault Verny, président de la Commission pontificale pour la protection des mineurs, montrent à quel point c'est un engagement qui doit continuer, auquel on doit s’atteler, que ce soit dans l’espace scolaire, à la maison, dans la famille, dans ces nouveaux espaces numériques qui sont pétris d'opportunités mais aussi de dangers. Et il y a, avec le Saint-Siège, cette convergence de vues sur l'importance de protéger les enfants.

Vous avez planché sur le sujet : "Grandir avec l’IA : quels enjeux pour l’autonomie ?", qu’est-il ressorti concrètement de ce travail, de ces échanges ?
On a besoin de se poser des questions à la fois simples et vertigineuses : est-ce que nous restons les vrais maîtres de la construction de la pensée de nos enfants ? Est-ce que nos sociétés donnent encore la garantie de la liberté et de la dignité auxquelles ils ont le droit pour grandir ? Je ne suis absolument pas technophobe, j'aime la technologie, ce qu'elle sait apporter, sa capacité à diffuser, à rendre accessible la culture, à nous connecter dans le monde, mais il faut être vigilant sur les violences faites aux enfants pour que la réponse soit totale. Et c'est là où le dialogue avec le Pape et plus largement le Saint-Siège est éclairant et d’une modernité rare. Au cours de ce séminaire à Rome, il y avait l’idée de faire émerger un cadre éthique solide et robuste face à la révolution numérique.

Aujourd'hui, l’enjeu, c'est l'autonomie, la protection, l’accompagnement des jeunes et de leurs parents pour qu'ils ne soient pas démunis. Et la puissance publique doit être la garante de cette régulation. Ça ne peut pas être le Far West, on ne peut pas être en situation de prédation des enfants, de leur esprit, de leur souveraineté cognitive. Face à ces dangers, il ne faut pas être naïf. Il faut pouvoir se demander quel est notre devoir de protection, quel est notre devoir d'évolution de notre législation. Je pense que c'est le rôle de la puissance publique que d’avoir de la fermeté vis-à-vis des grandes plateformes.

La première encyclique de Léon XIV est attendue mi-mai, elle abordera le sujet de la dignité humaine à l’ère de l’intelligence artificielle. Qu’attendez-vous de cette publication ? Espérez-vous qu’elle fasse bouger les lignes ?
Je vais être prudente, et patiente, parce que je n’ai pas encore lu le texte ! Mais j'ai la conviction que les paroles des papes sont rares et que par conséquent, elles sont toujours profondément structurantes, très inspirantes même. Que ce soit le pape Léon XIII avec sa Doctrine sociale, ou bien le pape François avec Laudato si’ sur l'écologie intégrale, chaque encyclique a marqué son temps et même son époque. Cette encyclique continuera sans doute à tracer une exigence absolument essentielle, celle de placer l'homme, la dignité, au cœur de nos choix.

Faire de l'éthique un préalable à l'innovation est pour moi une boussole.

Et au moment où moi-même en tant que commissaire, et plus largement l'État, le gouvernement, les élus, les parlementaires, travaillons à cette idée de responsabiliser les plateformes, de contrôler l'âge, il y a cette convergence, cette évidence forte portée de part et d’autre, sur la nécessité de réguler, d’accompagner, de protéger face à cette intelligence artificielle qui pose la question de l’éthique. La technologie ne peut pas être une puissance sans conscience. C'est une bataille culturelle, éthique, politique, et que nous devons mener aujourd'hui. À Rome, l'Ambassade de France au Saint-Siège a réaffirmé son engagement à porter sur la scène internationale une vision exigeante. Le président de la République a mis comme sujet principal au G7 la protection des enfants à l'ère du numérique, c’est plus qu'un signe fort. C’est une étape, un pilier de cet engagement. Et faire de l'éthique un préalable à l'innovation est pour moi une boussole.

N’est-ce pas un vœu pieux quand on voit que depuis des années, les États n’arrivent pas à faire plier des plateformes hyperpuissantes ?
On peut, par la justice, faire bouger les choses. Les condamnations par la justice américaine sont extrêmement lourdes. Ce n’est pas anodin. On a des procès qui s'ouvrent en France et dont on aura les premiers contours en septembre. Lorsque j'étais au ministère de l'Éducation nationale, on a convoqué les plateformes suite à du harcèlement et des trends sur TikTok qui étaient extrêmement dommageables, et rien n’a bougé. Et puis on a changé de méthode. Désormais, on engage la responsabilité des dirigeants de ces plateformes, on a entrepris des procédures de justice, personnellement je saisis systématiquement l'ARCOM, PHAROS et le procureur de la République.

Aujourd'hui, la protection des mineurs passe par une phase de judiciarisation, en attendant de faire advenir une réglementation, une régulation plus forte, pour enfin avoir un système qui protège les enfants. On ne sera plus dans une course à la modération, mais dans quelque chose de plus solide. Il y a des choses qui existent aujourd'hui. Les plateformes sont capables, technologiquement, de protéger les enfants enfants et de créer des interfaces qui leur sont spécialement dédiées !

Les évêques de France ont annoncé hier la venue probable du Pape en France en septembre prochain. Comment accueillez-vous cette nouvelle ?
C'est une grande chance car ce sont toujours des moments extrêmement riches. Je me souviens du voyage du pape François en Corse. Et j'ai trouvé que le voyage en Afrique de Léon XIV a été extrêmement intéressant et révélateur de la modernité du Pape. Il a partagé le regard qu’il porte sur le monde. C'est un pape de son époque. Un pape qui prêche la paix à l’heure où ce mot est de moins en moins audible aujourd’hui, alors qu’il y a des enfants qui vivent dans des espaces de guerre et qui sont les premières victimes, avec les familles, des conflits armés. Les enfants sont victimes de tout cela et je sais que cela préoccupe le Pape aussi.

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