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Quand la politique et la liturgie s’entremêlent

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Michel Cool - publié le 09/05/26
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L’invocation de sainte Jeanne d’Arc par un dirigeant politique a mis en lumière la tentation récurrente chez certains croyants de faire de la liturgie un terrain d’expression politique. Pour le journaliste Michel Cool, la liturgie de l’Église aide plutôt à montrer où se situe l’autorité véritable.

Le 1er mai 2026, le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, a choisi de s’adresser à ses partisans en convoquant l’image de Jeanne d’Arc, héroïne nationale et sainte catholique : "Lorsque tout semblait perdu, Jeanne d’Arc a refusé de renoncer. Comme elle, rallumons une flamme : celle de la Nation qui refuse de s’éteindre." Cette déclaration, aussi solennelle que malencontreuse, a immédiatement suscité un concert de moqueries et de critiques. Comment ne pas voir, dans cette instrumentalisation d’une figure historique et religieuse, une tentative de sacraliser un discours politique ? Jeanne d’Arc, symbole de résistance et de foi, se trouve ici réduite à un simple outil rhétorique, vidé de sa dimension spirituelle pour servir une cause partisane. Pourtant, cette récupération n’est pas sans précédent : l’Histoire regorge d’exemples où le religieux a été mis au service du politique, et inversement. Ce qui frappe, dans ce cas précis, c’est moins l’audace de la comparaison que la facilité avec laquelle elle a été formulée, comme si l’évidence de son inopportunité n’allait de soi pour personne. Or, c’est précisément cette évidence qui mérite d’être questionnée.

Une tension profonde

L’anecdote ne s’arrête pas là. Des défenseurs de Jordan Bardella ont en effet souligné, non sans ironie, que la liturgie catholique elle-même n’était pas à l’abri de formulations pour le moins surprenantes. Depuis la réforme de Vatican II, la traduction française de la Liturgie des Heures propose, pour la fête de sainte Jeanne d’Arc, le 30 mai, une prière où l’on demande à Dieu : "Par l’intercession de sainte Jeanne d’Arc, fais-nous brûler d’amour en ta présence." Une formule qui, prise au pied de la lettre, peut prêter en effet à sourire. Certains y voient une preuve supplémentaire de la maladresse des traductions postconciliaires, tandis que d’autres y discernent une tentative maladroite de moderniser un langage liturgique jugé trop éloigné des fidèles. Mais au-delà de l’anecdote, cette polémique révèle une tension plus profonde au sein du catholicisme contemporain, en particulier en France : celle entre une tradition perçue comme immuable et une adaptation nécessaire à un monde en mutation. Et surtout, elle met en lumière une tentation récurrente chez une partie des croyants : celle de faire de la liturgie un terrain d’expression, voire de combat, politique.

Cette double polémique — la citation de Jordan Bardella et la traduction liturgique — illustre deux phénomènes complémentaires. D’abord, la facilité avec laquelle certains catholiques saisissent la moindre occasion pour critiquer les réformes issues de Vatican II. Pour ces derniers, la liturgie tridentine, en latin et définitive, incarne une pureté perdue, une époque où la foi et la tradition se confondaient sans ambiguïté. La moindre modernisation est alors perçue comme une concession inacceptable à la modernité, voire une trahison de la Tradition de l'Église, considérée comme un objet intangible et non évolutif comme tout organisme vivant. Ensuite, et c’est peut-être plus préoccupant, cette affaire révèle la tendance de certains fidèles à glisser insidieusement de la critique liturgique à l’engagement politique, comme si les deux domaines étaient indissociables. À une époque où les repères se brouillent, où les identités se fragmentent, la tentation est grande de chercher dans le religieux une légitimité pour des positions politiques, ou inversement. La liturgie, espace par excellence du sacré, devient alors un enjeu de pouvoir, un terrain où se jouent des batailles idéologiques bien éloignées de sa vocation première : la prière et l’adoration.

Liturgie et politique

L'éditeur et théologien suisse Grégory Solari, dans un article publié dans La Croix du 6 février 2026, avait d’ailleurs souligné cette dimension politique de la liturgie. Pour lui, "le débat liturgique ne saurait être réduit à une querelle de formes ou de sensibilités spirituelles. Il engage une vision de l’homme, de l’Église et de la cité". Autrement dit, la manière dont une communauté célèbre sa foi reflète, consciemment ou non, une certaine conception de l’autorité, de la participation du peuple, et même de la démocratie. Grégory Solari oppose ainsi deux modèles : celui d’une liturgie qui "institue un peuple spectateur", où les fidèles sont passifs, et celui d’une Église synodale, où chacun est appelé à devenir un acteur responsable. Dans cette perspective, la synodalité, chère au pape François, n’est pas seulement une réforme interne à l’Église : elle est aussi une réponse prophétique à la montée des tentations autoritaires dans nos sociétés. En effet, comment ne pas voir, dans le rejet de la synodalité par certains, une préférence pour un modèle ecclésial vertical, hiérarchisé, où l’autorité s’exerce de haut en bas, sans concertation ni dialogue ? Un modèle qui, par bien des aspects, ressemble étrangement à celui d’un pouvoir politique autoritaire, où la décision émane d’une élite et où la base n’a qu’à obéir.

L’autorité véritable

On peut donc légitimement s’interroger : les catholiques venus à la rescousse de la bévue de Jordan Bardella sur Jeanne d'Arc ne l’ont-ils pas fait, au fond, au nom d’une vision de la liturgie — et donc de l’Église — qui correspond à leur conception du pouvoir politique ? Une conception où l’autorité est verticale, où la hiérarchie prime sur la participation, où l’unité se construit par l’obéissance plutôt que par le dialogue et la délibération collective. Or, cette vision entre en contradiction frontale avec les principes de la démocratie libérale, mais aussi avec l’esprit œcuménique de Vatican II, qui a précisément cherché à promouvoir une Église plus collégiale, plus ouverte, plus attentive à la diversité des charismes. La synodalité, en ce sens, n’est pas seulement une question ecclésiale : elle est un enjeu de société.

Dans le monde actuel où les régimes autoritaires gagnent du terrain, où les partis populistes de tous bords prospèrent sur le besoin d'ordre, le rejet de l’autre, et la peur du changement et de l'avenir ; dans ce monde qui, se passant de l'avis des populations change à toute vitesse, l’Église, par sa liturgie et son organisation, a le choix entre deux voies. Soit elle incarne, par son fonctionnement même, une alternative à la verticalité salvatrice agitant l'illusion que le salut viendrait d’un homme fort providentiel ou d’une élite s'auto-proclamant éclairée. Soit elle se replie sur elle-même, se coupant ainsi de sa mission prophétique : rappeler au monde que l'autorité véritable ne réside ni dans la puissance ni dans la domination, mais dans l’amour et le service.

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