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[HOMÉLIE] L’Esprit donne à voir le Christ vivant

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L'apparition de Jésus aux apôtres. Vitrail de la basilique de Paray-le-Monial.

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Clément Barré - publié le 09/05/26
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Prêtre du diocèse de Bordeaux, le père Clément Barré commente les lectures du 6e dimanche de Pâques. "Venez, voyez, croyez, demeurez", telles sont les invitations de Jésus à ses disciples. Avec l’Esprit saint, voir Jésus, c’est croire en Lui, demeurer en sa présence.

"D’ici peu de temps le monde ne me verra plus mais vous, vous me verrez vivant" (Jn 15, 19). Un conseil de lecture assez simple : quand vous ouvrez l’évangile de Jean, guettez deux mots : voir et croire. Dès qu'ils apparaissent, levez les antennes. Quelque chose de décisif se joue. Jean, en racontant des événements, raconte aussi des regards. La question qui traverse tout son évangile n'est pas d’abord pas : qu'est-ce qui s'est passé ? Elle est : qui est-ce que tu vois, toi, quand tu regardes cet homme ?

Voir et demeurer

Et dès le premier chapitre, Jésus pose lui-même les termes. Deux disciples de Jean-Baptiste le suivent. Il se retourne et leur demande : "Que cherchez-vous ?" Ils répondent, maladroitement, comme on fait quand on ne sait pas encore très bien ce qu'on cherche : "Rabbi, où demeures-tu ?". Et Jésus répond simplement : "Venez et vous verrez" (Jn 1, 39). C'est la toute première parole de Jésus dans l'évangile de Jean. Et c'en est le programme entier : venez et vous verrez. Et pour cela les disciples doivent demeurer avec lui. Voir et demeurer. On ne voit vraiment que si on demeure, et on ne demeure que si on a vu.

Mais l'évangile va très vite montrer que cette vision n'est pas automatique. Que voir Jésus ne suffit pas à le reconnaître. Les foules voient les signes : la multiplication des pains, les guérisons, Lazare sorti du tombeau mais beaucoup restent aveugles à ce qu'ils signifient. Pilate regarde Jésus en face et ne voit rien. "Le monde ne me verra plus", nous dit Jésus. Il y a un monde, dont nous pouvons faire partie, qui regarde sans voir.

Voir et croire

Et puis il y a ceux qui traversent le seuil. Marie-Madeleine au jardin, qui cherche un cadavre et reconnaît soudain le Vivant à la façon dont il prononce son nom. Le disciple bien-aimé au tombeau vide : "Il vit et il crut" ; et Thomas, qui exige de voir les plaies, qui les touche et tombe à genoux : "Mon Seigneur et mon Dieu." Sur cette scène, le pape Grégoire le Grand a dit une chose lapidaire et magnifique : Thomas vit une chose, et en crut une autre. Il vit l'homme et crut en Dieu. Les yeux de chair s'arrêtaient à la plaie. Quelque chose d'autre, en lui, atteignait la divinité. Voir et croire ne se superposent pas : ils s'articulent. On voit un signe et on est conduit vers autre chose que le signe.

C'est précisément cette remarque de Grégoire qui va inspirer, six siècles plus tard, Thomas d'Aquin : voilà que Thomas explique Thomas ! Dans la Somme théologique, le dominicain cherche à comprendre ce que voit exactement le croyant. Et il répond : "Le croyant ne voit pas ce en quoi il croit mais il voit que ces réalités méritent d'être crues, soit à cause de l'évidence des signes, soit à cause de quelque chose de ce genre." En latin, parce que c'est plus beau : Non enim crederet nisi videret esse credenda, vel propter evidentiam signorum, vel propter aliquid hujusmodi.

On peut venir à l'Eucharistie non pas seulement pour accomplir un devoir, mais avec ce désir simple et un peu fou : que les signes deviennent transparents, que les énoncés s'effacent devant la réalité qu'ils portent, que la foi touche enfin la chose elle-même.

La foi n'est pas aveugle. Elle a des appuis, des signes qui invitent, qui pointent. Ces signes nous les avons. L'Évangile proclamé depuis deux mille ans. Cette assemblée rassemblée ce dimanche. Les témoins de tous les siècles qui ont risqué leur vie sur cette foi. Les sacrements transmis de génération en génération. Tout cela est signum : signe qui pointe vers autre chose.

Car Thomas ajoute, et c'est le plus important : Actus credentis non terminatur ad enuntiabile sed ad rem. "L'acte du croyant ne s'arrête pas à l'énoncé mais il atteint la chose elle-même." Comme Thomas, l'apôtre qui voyait l'homme et croyait en Dieu : la foi ne s'arrête pas aux signes ni aux formules. La foi ne se contente pas de dire des choses sur Dieu mais elle nous le fait toucher. Elle est un mouvement vers quelqu'un. Les articles du Credo ne sont pas la destination : ils sont le chemin transparent à travers lequel on touche le Vivant.

Voir dans la présence

Les signes sont le seuil, pas la demeure. La foi vise plus loin que ce qu'elle voit. Et c'est exactement ici que l'évangile de Jean lu ce dimanche vient tout éclairer. Car Jésus, au chapitre 14, promet précisément cela — non pas le souvenir, non pas la commémoration, mais la vision : "D'ici peu de temps, le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez vivant." Le monde ne verra plus, comme Pilate ne voyait rien, comme les foules restaient aveugles aux signes. Le corps n’est plus là, le tombeau est vide ! Mais vous, vous qui avez des signes, vous qui voyez que cela mérite d'être cru, vous dont la foi vise au-delà des énoncés, vous me verrez vivant. Pas dans le souvenir. Dans la présence. Ce n'est pas une consolation pour des orphelins. C'est une promesse de vision.

Comment cette promesse s'accomplit-elle ? Par l'Esprit Saint, le Paraclet. C'est lui qui répond à la grande question de Jean 14 et qui accompli la promesse du chapitre 1. "Venez et vous verrez" était adressé à deux disciples sur une route de Judée. "Vous me verrez vivant" est adressé, par l'Esprit, à toutes les générations. L'Esprit est l'accomplissement universel et permanent de la promesse originaire. C'est lui qui rend les signes transparents jusqu'à la chose elle-même. C'est lui qui prend ce que Jésus nous a laissé et que la Tradition a fidèlement transmis, les Écritures, le pain rompu, le récit des apôtres, et en fait une présence vivante. Car quand Jésus dit "faites ceci en mémoire de moi", il ne demande pas de penser à un absent. Il dit : faites ce geste, et je serai là. La mémoire dont il parle n'est pas une commémoration, c'est une convocation. Et c'est l'Esprit qui fait de ce geste transmis une irruption du Vivant.

Rendre compte de ce que l’on a vu

C'est pourquoi Pierre peut écrire : "Soyez toujours prêts à rendre compte de l'espérance qui est en vous" (1P 3, 15). On ne rend compte que de ce qu'on a vu, de ce qu'on a touché. Cette espérance n'est pas une idée construite. C'est l'expérience d'un croyant qui a traversé le seuil : qui est venu, qui a vu, qui a demeuré.

Ce passage, nul ne peut se le donner à lui-même. Mais on peut le demander. On peut venir à l'Eucharistie non pas seulement pour accomplir un devoir, mais avec ce désir simple et un peu fou : que les signes deviennent transparents, que les énoncés s'effacent devant la réalité qu'ils portent, que la foi touche enfin la chose elle-même.

Lectures du 6e dimanche de Pâques (année A) :

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