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“Cafés robots” : cachez ces handicaps que nous ne saurions voir

5 min de lecture
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Crédit : Aleteia

Est-ce un progrès quand la technologie prétend aider des personnes handicapées en remplaçant les relations humaines par des machines ? Au lieu de dépenser des millions en robots, déplore notre chroniqueuse Charlotte de Vilmorin, nous ferions mieux d’investir dans des lieux où chacun, quel que soit son handicap, sera vu comme une personne.

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Imaginez-vous dans un café tokyoïte branché où votre serveur vous accueille avec un sourire chaleureux, discute avec vous de la météo ou de vos préférences culinaires, et vous apporte un matcha latte parfait. Rien d’extraordinaire, si ce n’est que ce serveur est un robot de 1,20 mètre de haut, aux traits humains et aux mouvements fluides. Derrière l’écran, à plusieurs kilomètres de distance, une personne en situation de handicap contrôle chacun de ses gestes, chacune de ses paroles. Bienvenue au Dawn Avatar Robot Café, une adresse qui a fait le tour du monde depuis son ouverture en 2021, célébrée par certains comme une révolution dans l’inclusion des personnes handicapées.

Des clients mi-éblouis, mi-fiers

Le café Dawn, né d’un partenariat entre l’entreprise Dawn et le laboratoire OryLab, emploie une cinquantaine de personnes atteintes de handicaps physiques importants. Elles sont appelées "pilotes" et leurs avatars robots leur permettent de servir le café depuis chez elles. Les clients interagissent avec ces avatars, mi-éblouis par la prouesse technologique, mi-fiers de contribuer à "l'inclusion". Les médias internationaux, de The Guardian à la BBC, ont d’ailleurs salué cette initiative comme un modèle, où la technologie comble enfin les écarts que subissent les personnes en situation de handicap. Et les commentaires des clients sur les sites d’avis sont éloquents, comme celui d’Ashley qui témoigne à grand renfort d’emojis cœur : 

"Ce fut une expérience incroyable. Non seulement l’expérience en elle-même est exceptionnelle, mais le fait qu’elle offre un emploi à des personnes en situation de handicap, qui ne peuvent parfois pas quitter leur domicile, voire l’hôpital, est tout simplement stupéfiant. C’est cela l’humanité, et c’est le genre d’entreprises et d’innovations que je souhaite continuer à soutenir. Des humains qui avancent, qui trouvent de nouvelles façons de mieux nous connecter les uns aux autres. La dame qui était notre serveuse a expliqué que ce travail lui permettait de parler et de se faire des amis, alors qu’en restant chez elle avec son handicap, cela n’aurait pas été possible."

Des personnes handicapées invisibles

Mais cette innovation est pourtant bien problématique. Car en rendant les employés invisibles, elle perpétue l’invisibilisation des personnes handicapées et leur exclusion du monde réel. Le handicap reste un tabou, et la technologie, au lieu de le démystifier, le cache un peu plus, sans s’attaquer aux vrais problèmes de fond. On est loin de l’inclusion réelle où les différences s’afficheraient sans complexe, où un serveur en fauteuil roulant serait juste… un serveur !

Ce café incarne parfaitement le mirage du technosolutionnisme, cette croyance selon laquelle la technologie peut résoudre des problèmes sociaux complexes, mais sans remettre en cause les structures qui les ont créés. Ici, au lieu d’adapter les lieux de travail aux personnes handicapées en installant des rampes, des toilettes accessibles, ou en formant les équipes à l’accueil de tous, on préfère investir dans des robots coûteux pour que ces mêmes personnes s’adaptent à un monde qui ne bouge pas. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : au Japon, même si l’accessibilité de l’espace public est globalement plus avancée que dans de nombreux pays, seulement 2,4 % des personnes handicapées ont un emploi.

Miroir de nos contradictions

Le problème n’est pas la technologie en elle-même. Mais quand cette solution dispense la société de faire les efforts nécessaires pour rendre le monde accessible à tous, elle devient un leurre. Ici, en nous convainquant que la tech va à offrir des opportunités à des personnes qui en sont privées, nous sommes en réalité en train de les effacer encore davantage. 

Le Dawn Avatar Robot Café est un miroir de nos contradictions. Nous célébrons trop souvent la technologie alors qu’elle nous évite de remettre en cause nos propres limites, nos propres préjugés, et notre inaction collective. Elle ne devrait pas être une échappatoire, mais un levier au service de l’humain. Elle devrait résoudre les problèmes, pas les déplacer voire pire, les cacher. Au lieu de dépenser des millions en robots, ne ferions-nous pas mieux d’investir dans des lieux et des transports accessibles, dans des formations ouvertes à tous, dans une société où chacun, quel que soit son handicap, pourrait prendre sa place sans être assigné à résidence faute d’accessibilité ? 

Regarder l’autre en face

La vraie inclusion ne se mesure pas à la sophistication de nos outils, mais à la place que nous faisons aux autres dans notre quotidien. Elle commence par un choix simple : celui de regarder l’autre en face, sans écran, sans robot, sans artifice. Juste comme une personne, avec ses forces, ses faiblesses, et sa place dans le monde.