Dans les rues de Tbilissi, son portrait est omniprésent. Le patriarche de l’Église géorgienne est retourné à Dieu le 17 mars dernier à l’âge de 93 ans, lui qui était en fonction depuis 1977. Il joua autant un rôle spirituel que politique et fut l’une des figures majeures de l’histoire complexe de la Géorgie au cours des dernières décennies.
Géorgie : une église inscrite dans l’histoire
Bien que n’étant pas intégrée dans l’Empire romain, la christianisation du royaume qui constitue aujourd'hui la Géorgie s’effectue dès le IVe siècle. L’évangélisation fut menée par sainte Nino, venue de Cappadoce. Elle convertit la reine, puis le roi Mirian III, qui fit de son royaume un pays officiellement chrétien. Cette ancienneté de l’évangélisation fonde l’identité de la Géorgie, qui, tout au long de son histoire, a dû affronter des voisins plus puissants, notamment les empires turcs et perses, porteurs de religions différentes de celle de la Géorgie (islam et zoroastrisme).
En 451, l’Église de Géorgie reconnaît le concile de Chalcédoine, qui réaffirme la nature du Christ (deux natures, divine et humaine, unies en une seule personne), à l’inverse de l’Église arménienne qui rejette ce concile. La particularité de l’Église géorgienne est donc d’être chalcédonienne, contrairement à d’autres églises orientales, et d’être autocéphale, puisque le patriarcat de Géorgie ne fut jamais soumis à celui de Constantinople. À quoi s’ajoutent une langue et un alphabet particuliers, eux aussi constitutifs de l’identité géorgienne, qui se retrouvent notamment dans la constitution de sa liturgie au long des siècles.
L’annexion russe
Si la Géorgie a dû lutter contre les empires du sud, elle a dû aussi affronter son voisin du nord, la Russie. Le pays signa un traité de protection avec Saint-Pétersbourg en 1783, protection qui n’est pas honorée quand la Perse envahit et pille Tbilissi en 1795 et qui aboutit à l’annexion de la Géorgie dans l’Empire russe en 1801. Ce n’est qu’en 1991 que les Georgiens redeviennent indépendants, avec la dissolution de l’URSS. Cette intégration dans la Russie eut des conséquences politiques aussi bien que religieuses.
Toute à sa russification massive des populations de l’Empire, la Russie mit un terme à l’autocéphalie pour subordonner l’Église géorgienne au patriarcat de Moscou. Subordination qui demeura y compris sous les Soviets, d’autant que Staline était Géorgien. Né en 1933, devenu patriarche en 1977, Ilia II a donc connu la période soviétique, l’indépendance de son pays et de son Église, la pleine réaffirmation de l’autonomie de l’Église géorgienne. Avec sa mort, c’est donc un chapitre majeur de cette Église orientale qui s’est refermé.
Une Église conservatoire de l’identité géorgienne
Le rôle historique de l’Église géorgienne dépasse largement le domaine spirituel. Pendant les siècles d'occupation ottomane, perse puis russe, l'Église géorgienne a été le conservatoire de l'identité nationale, maintenant la langue liturgique géorgienne, les manuscrits, la mémoire collective, là où l'État avait disparu. Quand les Russes annexent la Géorgie en 1801, l'une de leurs premières décisions est de supprimer l'autocéphalie, plaçant l'Église sous la tutelle du Saint-Synode russe. En 2005, la construction d’une nouvelle cathédrale au cœur de la ville historique de Tbilissi a réaffirmé à la fois l’indépendance du pays et le poids crucial joué par l’Église géorgienne dans la conscience identitaire d’un peuple toujours pris en tenaille par les guerres et les tensions du Caucase.
C’est que la Géorgie reste tourmentée par l’influence de son voisin russe. La guerre en Ossétie du Sud (2008), qui a conduit à l’entrée des chars russes en Géorgie, jusqu’à une quarantaine de kilomètres de Tbilissi, la guerre en Ukraine, qui fait craindre à certains une intégration forcée dans la Russie, puis les très importantes manifestations de 2024-2025 ont démontré que la question russe tiraille toujours la politique géorgienne. À Tbilissi, les drapeaux européens sont omniprésents, beaucoup plus qu’à Bruxelles, quand, à Batoumi, station balnéaire de la mer Noire, ce sont les Russes qui sont omniprésents, dont beaucoup de jeunes qui ont fui la conscription forcée. La politique géorgienne demeure tiraillée entre ceux qui veulent se rapprocher de Moscou et ceux qui veulent une alliance avec l’Union européenne. Le patriarche Ilia II avait su conserver une aura morale, indépendante des partis politiques. Avec sa mort, c’est donc aussi une figure nationale majeure qui a disparu. La tâche de son successeur, qui n’est pas encore connu, sera complexe afin de maintenir le dynamisme de la foi et l’indépendance politique.






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