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Chronos, kairos, aïon : trois façons de vivre le temps

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Pierre d’Elbée - publié le 07/05/26
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Courir après le temps, c’est aussi se disperser et se perdre soi-même. D’où l’intérêt de se réapproprier son temps pour se retrouver, souligne le consultant en entreprise Pierre d’Elbée, sans la pression de la performance.

La journée commence… avant même d’avoir commencé. Les notifications s’accumulent déjà. L’emploi du temps se remplit d’heure en heure, sans espace vide. Entre deux rendez-vous, cinq minutes à peine pour répondre à un message sans pouvoir reprendre son souffle. Le soir venu, tout a été fait. Pourtant, une impression subsiste : celle de ne pas avoir vraiment vécu sa journée. 

Manque de temps libre ?

À qui appartient mon temps ? Telle est la question du dernier numéro de Philosophie Magazine. "Celui qui n’a pas les deux tiers de sa journée pour lui-même, est un esclave", écrit Friedrich Nietzsche. La formule choque — et pourtant, elle résonne étrangement avec notre époque. Paradoxe du temps moderne : nous avons à la fois plus de temps libre… et moins de disponibilité. Des rythmes au pas cadencé, la captation de l’attention par la technologie — ou la séduction des réseaux sociaux — contribuent largement au sentiment du "manque de temps" : "Une étude statistique de la Fondation Jean-Jaurès parue en 2023 rappelle en effet que le principal frein ressenti par les Français dans leur quotidien est, avant le manque d’argent, le manque de temps — pour 58% des 30.000 personnes interrogées."

Chronos, le temps objectif

La grande difficulté est de savoir comment remédier à cette dépossession. Les conseils en "gestion du temps" que l’on trouve dans le monde du travail concernent généralement le temps objectif, quantitatif, que les Grecs appelaient chronos. Bien le gérer tient du domaine de la performance qui produit un résultat, dans les délais. Les écrans, l’Intelligence artificielle, sont des outils censés avantager une bonne synchronisation avec le monde, mais on déplore souvent leur fâcheuse tendance à opérer une désynchronisation avec soi-même : plus l’attention se focalise sur les résultats, plus on a le sentiment de s’oublier. Refuser de s’immerger totalement dans la performance sans fuir les exigences du monde ? Un juste milieu qui ne s’apprend pas comme une technique, car il relève d’une sagesse — discernement et maîtrise de soi.

Kairos et aïon le temps libéré

On oppose souvent le chronos au kairos : le bon moment, celui que l’on saisit comme une opportunité. Ce n’est pas faux. Mais le kairos suppose lui aussi une tension entre soi-même et cette occasion à ne pas manquer. On parle plus rarement de l’aïon, ce temps que l’on habite, qui nous libère du zapping, du scroll à l’infini, des hyper-sollicitations, de la répétition : il nous plonge dans ce qui demeure. "L’aïon est un enfant qui joue…", disait poétiquement Héraclite, comme pour suggérer qu’en chacun, subsiste une part libre, non calculatrice, capable de se tenir autrement dans le temps. 

Pourfendeur du contrôle absolu, l’aïon nous libère de l’obsession du résultat. « La royauté appartient à l’enfant » poursuit Héraclite, suggérant par là qu’un certain lâcher-prise permet de retrouver notre véritable souveraineté sur le temps. C’est grâce à lui que l’on se ressource, que l’on se retrouve soi-même. Avec l’aïon, on sort d’un agenda noirci, des deadlines, des KPI [key performance indicator, Ndlr], de la productivité… pour entrer dans un temps qui nous appartient vraiment. L’aïon n’est pas une fuite hors du temps, mais une manière d’y être pleinement, un présent habité, car il rétablit la connexion entre ce que je suis et ce que je fais. Le temps de l’aïon nous relie à la finalité, et au sens qui traverse l’objectif provisoire.

Ô temps ! suspends ton vol...

Au travail, le "bien vivre" articule la performance et ses exigences avec la présence à soi. La distinction entre urgent et important ne suffit pas. L’aïon est plus qu’important : il est essentiel — même au cœur d’un agenda surchargé. L’aïon ne se programme pas. Il surgit : y consentir et l’habiter est alors un choix, grâce à cette part libre qui subsiste en nous. Une discussion qui prend, une solution que l’on découvre soudain, une décision qui s’éclaire… Le temps ne se calcule plus, il devient dense. Et l’on se dit : "C’est pour ça que je travaille."

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