Il est 18h07, ce jeudi 8 mai 2025, lorsque, sous les objectifs des caméras du monde entier, une fumée blanche s’échappe de la cheminée de la chapelle Sixtine, annonçant l'élection du 267e pape de l'histoire. Peu de temps après, le cardinal français Dominique Mamberti fait son apparition à la loggia de la basilique Saint-Pierre et prononce la célèbre formule : "Habemus Papam!" ("Nous avons un Pape!"). Et de continuer, devant une foule aux aguets : "Eminentissimum ac Reverendissimum Dominum, Dominum Robertum Franciscum, Sanctæ Romanæ Ecclesiæ Cardinalem Prevost, qui sibi nomen imposuit Leonem XIV". ("Le très éminent et révérend seigneur, Monseigneur Robert Francis, cardinal de la Sainte Église Romaine Prevost, qui s’est donné le nom de Léon XIV").
Le nom du futur pape n’est pas connu du grand public. Certains journalistes ne savent pas s’il faut prononcer "Prévost" ou "Prévoste". Les plus curieux pianotent sur leur téléphone et "googlisent" ce cardinal méconnu, les autres attendent avec impatience son apparition au balcon. Environ une heure après, Robert Francis Prevost, couvert de sa mozzetta rouge, s’avance sur la loggia. À Rome et dans le monde entier, des millions de fidèles exultent. Léon XIV lui-même semble très ému. Ses premiers mots, annonciateurs d’un pontificat marqué par une recherche inlassable de la paix, resteront gravés dans les mémoires : "Que la paix soit avec vous tous !".
Continuité avec François
Léon XIV s’inscrit dans les pas de son prédécesseur, tout en laissant peu à peu apparaître sa personnalité et son propre style. Une continuité qui s’est perçue tout au long de la fin du Jubilé de l’Église, jusqu’à la fermeture de la porte sainte, le 6 janvier 2026. Refermant la lourde porte ouverte par François un an plus tôt et franchie par 33 millions de pèlerins, Léon XIV a exhorté les fidèles à demeurer animés par "l’espérance", thème de l’année jubilaire : "Cette Porte sainte se ferme, mais la porte de ta clémence ne se ferme pas", a-t-il assuré.
Une continuité qui s’est manifestée également à travers l’exhortation apostolique Dilexi te, premier texte magistériel de son pontificat. Le projet de l’exhortation a été initié par le pape François dans la continuité de sa dernière encyclique Dilexit nos, et Léon XIV affirme "l’avoir fait [sien]", "ajoutant quelques réflexions". L’occasion de mesurer l’importance qu’accorde Léon XIV à la nécessité de prendre soin des plus pauvres et de pratiquer la charité, dans la droite lignée de ses prédécesseurs et plus particulièrement de François.
Une affection particulière envers la France
Léon XIV, qui compte d’ailleurs parmi ses aïeux une grand-mère française, a multiplié les marques d’affection envers notre pays. Si son prédécesseur avait pu, en son temps, blesser certains fidèles en ne se rendant pas officiellement en France, l’intérêt immédiat et régulier de Léon XIV pour la France panse les blessures. Un intérêt prouvé récemment par l’annonce faite par les évêques de France de sa venue à Paris et à Lourdes en septembre prochain. "Léon XIV a exprimé, à différentes occasions, la grande estime qu’il porte à notre pays et à son histoire spirituelle", a confié le cardinal Jean-Marc Aveline, président de la Conférence des Évêques de France.
Vingt jours après son élection, Léon XIV s’était déjà adressé aux évêques de France à l'occasion du centenaire des canonisations du curé d'Ars, de sainte Thérèse de Lisieux et de saint Jean Eudes. Il a également manifesté son admiration envers d’autres figures françaises de sainteté, à l’instar des seize carmélites de Compiègne dont il a salué "la fécondité mystérieuse de leur vie donnée par amour". Et le 20 juin, Léon XIV a reconnu le martyre de 50 Français tués par le régime nazi pendant la Seconde Guerre mondiale, dont l’Église vient de célébrer pour la première fois la fête liturgique le 5 mai.
Enfin, Léon XIV ne cache pas être particulièrement marqué par le boom des catéchumènes en France. Dans un livre-entretien paru en septembre dernier au Pérou, Léon XIV a mentionné spécifiquement la situation de l’Église en France, évoquant notamment son audience en juillet avec 600 jeunes catéchumènes français. Il trouve "très intéressant" le phénomène de l’essor des catéchumènes dans un pays "qui a été considéré pendant un certain temps comme l’un des pays les plus sécularisés qui soient".
Un pape "de son époque"
Léon XIV est né le 14 septembre – fête de la Croix glorieuse – 1955. Il a 70 ans. Il est le premier pontife "connecté" : il répond à ses amis sur WhatsApp, il joue aux jeux de lettres Wordle et Words With Friends avec son frère John, il s’entraîne sur Duolingo et reçoit les notifications de sa montre connectée. Il est le premier pape qui, avant son élection, avait des comptes actifs sur les réseaux sociaux et les utilisait lui-même. C’est donc conscient des enjeux et des opportunités de l’ère numérique qu’il en pointe régulièrement les risques. Ainsi, à l’occasion du Jubilé du monde éducatif fin octobre, il s’inquiétait : "Nous vivons dans un monde dominé par des écrans et des filtres technologiques souvent superficiels".
La "révolution numérique" en cours est l’un des motifs qui a conduit Robert Francis Prevost à choisir le nom de Léon XIV, sur les traces de Léon XIII, père de la Doctrine sociale de l’Église et pape des ouvriers. Au soir de l’élection, le directeur du Bureau de presse du Saint-Siège, Matteo Bruni, avait déclaré que son nom faisait référence aux travailleurs, "à l’époque de l’intelligence artificielle". Thème auquel il consacre sa première encyclique, Magnifica Humanitas ("Magnifique Humanité"), dont la publication est très attendue ce 15 mai et qui devrait aborder la dignité humaine à l’ère de l’intelligence artificielle et des mutations sociales contemporaines. Nul doute qu’il vienne remettre la dignité et l’humanité au cœur des enjeux actuels. En août dernier, lors du Jubilé des jeunes à Tor Vergata, le Pape avait certes reconnu "une extraordinaire opportunité" dans le développement d’internet et des réseaux sociaux, mais avait mis en garde les jeunes contre les "logiques commerciales" et les "intérêts" qui pouvaient se cacher derrière ces instruments et in fine réduire l’homme à "une marchandise". "Il existe aujourd’hui des algorithmes qui nous disent ce que nous devons voir, ce que nous devons penser et qui devraient être nos amis", avait alors glissé le Pape. "Seuls des relations sincères et des liens stables permettent à des histoires de vie heureuses de s’épanouir".
Un style propre, à Rome et à travers le monde
Au lendemain du Jubilé, les 7 et 8 janvier 2026, Léon XIV a marqué son pontificat en réunissant le Collège cardinalice pour un consistoire extraordinaire. Véritable manifeste à sa nouvelle méthode de gouvernement, il témoigne ainsi de sa volonté de gouverner selon une approche résolument synodale et collégiale. En institutionnalisant cette large consultation, qui se tiendra tous les ans désormais, le Pape répond aux attentes formulées lors du pré-conclave. Il affirme ainsi sa volonté de ne pas gouverner seul, assumant l’héritage de François sur la méthode mais rétablissant le rôle de tous les cardinaux comme ses collaborateurs privilégiés.

Enfin, c’est sans doute lors de son voyage apostolique en Afrique, en avril, qu’il a, aux yeux du monde, affirmé sa propre identité. En visitant l’Algérie, le Cameroun, l’Angola et la Guinée équatoriale – pays aux régimes autoritaires – Léon XIV n’a pas hésité à dénoncer la corruption et les atteintes aux droits de l’homme, réclamant plus de justice sociale et sortant même de sa réserve coutumière pour exhorter les foules avec vivacité. Il a ainsi surpris par la véhémence de ses paroles contre la "tyrannie", la "corruption" et l’oppression des libertés. Onze jours qui ont révélé une autre facette du pape Léon XIV. Depuis un an, on l’a vu recevant ses hôtes sous les ors de la basilique Saint-Pierre ou dans les jardins de Castel Gandolfo. En Afrique, il a aussi laissé entrevoir le visage d’un Pape profondément missionnaire, allant à la rencontre des fidèles africains, à l’aise au milieu des danses et des chants traditionnels, se faisant proche d’une humanité marquée par la pauvreté.
Le Pape de la paix
La première année du pontificat de Léon XIV restera marquée par une quête inlassable de la paix et de l'unité, principes chers à son maître spirituel saint Augustin. Dès le jour de son élection, alors que déjà plusieurs conflits faisaient rage dans le monde, il a appelé à une paix "désarmée" et "désarmante", expression qu’il a réutilisée plusieurs fois par la suite : "Je m’adresse à toutes les personnes, où qu’elles soient, je m’adresse à tous les peuples, à la terre entière : que la paix soit avec vous ! (…) Une paix désarmée et désarmante". Appels à la paix lors des Angélus, prière pour la paix en mars, veillée pour la paix en avril, des exhortations si véhémentes qu’elles ont déclenché une passe d’armes verbale et interminable avec Donald Trump.

Pour Léon XIV, la paix n’est pas seulement une affaire de traités ou de stratégies diplomatiques. Elle est le fruit d’une conversion intérieure. Selon lui, Dieu a créé l’humanité "pour la communion, non pour la guerre ; pour la fraternité, non pour la destruction". Derrière les affrontements politiques et militaires se cachent souvent des cœurs blessés. Le Pape exhorte chacun à désarmer son propre cœur "de la haine, de la rancœur et de l’indifférence". La transformation du monde commence souvent par une transformation intérieure. En désarmant les cœurs, c’est déjà une partie de la guerre qui s’éteint. Puissent chaque personne, chaque peuple, chaque pays en faire l'expérience durant cette deuxième année de pontificat qui démarre.








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