Quand un bon ami vous recommande un livre, il faut le lire. S’il vous connaît bien et veut pour vous le meilleur, ce livre aura quelque chose à vous dire, éclairera votre situation d’une manière nouvelle, et vous montrera des chemins que vous n’aviez pas vus. C’est ainsi que j’ai ouvert Résurrections de Denis Moreau (Seuil, 2022). Et que je l’ai lu pendant le carême, saison tout à fait indiquée pour éprouver la manière dont la résurrection du Christ peut se transposer dans nos vies.
"Être ressuscité"
Car l’affirmation ouvrant ce livre n’est pas une évidence : la résurrection du Christ ouvre la possibilité de résurrections, au pluriel, dans ma vie. Oui, c’est joli, mais concrètement ? Comment est-on fondé à transposer, qui plus est en osant utiliser le même mot, la résurrection christique en petites résurrections humaines, dans nos vies terrestres ?
Philosophe incarné, homme de foi éprouvé, Denis Moreau nous prend par la main et nous emmène avec proximité, vulnérabilité et humour à travers les nécessaires couloirs étymologiques, philosophiques et théologiques, et on en ressort convaincu : oui, cette transposition est pensable, elle est possible, et moi aussi je peux "être ressuscité" à une vie nouvelle dès ici-bas, "être relevé" de la nuit que je traverse.
Les psaumes au creux de la tempête
La force de Résurrections est de nous montrer comment cela se produit. L’auteur nous place devant des nuits (la sienne et aussi celles d’autrui dont il a été témoin, archétypées par des pseudonymes bibliques) et nous fait entendre sa voix, des balbutiements implorants de profundis à la louange apaisée. Une scène particulièrement poignante — car elle nous rejoint tous certainement — est l’évocation vive de son accrochement comme à un radeau aux "bribes" de psaumes qui lui revenaient à l’esprit au creux de la tempête.
Une des caractéristiques d’un regain de "tonus existentiel", d’une réincarnation dans notre être, bref d’une nouvelle vitalité, est le réveil à la vie sensorielle.
La manière dont le personnage incarne sa prière des psaumes est le fil conducteur de ce livre. Dans ses balbutiements initiaux, il aimerait pouvoir dire les psaumes de sa propre voix, éprouver dans son être leur force "performative", mais il se sent à distance du "moi" qui prie ces mots. Et au fil du livre, on voit le personnage faire de plus en plus un avec son être priant, jusqu’à ce qu’il déclare en pleine lumière et pleine clarté qu’il s’éprouve totalement un avec l’être qui prie de manière "performante" les psaumes. Vraiment, c’est un beau livre pour comprendre ce que signifie concrètement pour nous, dans nos épreuves d’aujourd’hui, dans notre langage d’aujourd’hui, la construction de l’unité de l’être. Depuis saint Paul, cet horizon de la vie spirituelle est placé devant nous, et il semble toujours aussi lointain. Ce livre nous aide à nous en approcher.
Reprendre goût
La construction de son unité. Se relever ou être relevé ? Ressusciter ou être ressuscité ? L’attention de Denis Moreau aux formes nouvelles de pélagianisme (penser que l’on peut se sauver soi-même par ses seuls efforts), son ancrage philosophique et théologique, et son expérience personnelle lui permettent de façon unique de nous montrer qu’on ne se relève pas de ses propres forces, mais qu’il faut aussi en même temps s’aider soi-même, ce qui n’est pas aller dans la direction opposée, si on accepte de s’emparer des aides qui sont placées près de nous : ainsi non seulement les psaumes et les sacrements, mais aussi la médecine, mais aussi enfin l’amitié et l’affection de nos proches qui nous affirment et nous affermissent dans notre être, nous permettent d’être un "lien entre des êtres, un maillon dans la chaîne", selon la prière du cardinal Newman.
Il est très beau et très inspirant de voir ainsi un être s’éveiller, se réincarner, sentir sur lui l’esprit qui insuffle une nouvelle vie aux ossements desséchés (Ez 37, 1-10). Une des caractéristiques d’un regain de "tonus existentiel", d’une réincarnation dans notre être, bref d’une nouvelle vitalité, est le réveil à la vie sensorielle. Il n’est pas anodin que dans ses Exercices spirituels et son autobiographie, saint Ignace ait utilisé le mot "goût" et invite à utiliser ses sens pour discerner la consolation de la désolation. Dans le livre de Denis Moreau, on suit ainsi le personnage tandis qu’il "reprend goût" grâce à la synergie de forces naturelles et surnaturelles. Les choses reprennent saveur, couleur, intérêt, on a envie de nouveau de sensations nouvelles, on retrouve l’énergie pour les apprécier et les rechercher.
Toutes choses nouvelles
Épuisement profond, dépression, deuil, ruptures conjugales — au mitan de la vie nous sommes assez nombreux sans doute à avoir traversé au moins une de ces nuits. Résurrections nous montre comment on peut ouvrir les yeux et tous les sens à la lumière qui se lève et fait "toutes choses nouvelles" (Ap, 21-15) dans nos vies, comme un chant inattendu qui s’invite au cœur de la vigile pascale dans une tonalité solaire.
Pratique :









