Il est des lieux qui font fuir le démon. C’est à cela qu’on pense — au moins c’est à cela que je pensais quand avec des amis nous sommes allés visiter l’abbaye cistercienne du Thoronet la semaine dernière. Du projet cistercien, ne reste ici que l’architecture. L’abbaye est vide : vide de communauté, vide de moines, vide de convers, mais non pas vide de sens, tant elle continue d’exprimer l’amour de Dieu. Les pierres posées les unes sur les autres au fond de la garrigue parlent la langue de la foi romane, langue oubliée qui fonde encore nos vies d’hommes du XXIe siècle.
La voûte continue de réciter
On franchit le portail. On traverse le cloître. On entre dans l’église par la porte latérale. On se tait. Au-dessus de nous, la voûte continue de réciter, mais en silence, le psaume 27 : "Unam petii a Domino…", que Lemaistre de Sacy a traduit dans sa langue parfaite au temps de Blaise Pascal :
"J’ai demandé au Seigneur une seule chose et je la recherche uniquement ; c’est d’habiter la maison du Seigneur tous les jours de ma vie […] afin que je considère son temple, car il m’a caché dans son tabernacle ; il m’a protégé au sein de l’affliction en me mettant dans le secret de son tabernacle."
Sous les voûtes cisterciennes du Thoronet, nous nous sentons protégés de l’affliction, dissimulés dans le tabernacle de Dieu parce que voici plus de huit cents ans, des bâtisseurs ont cru la Parole. Ils ont bâti leur monastère non pas près d’une source, non pas près d’un bois comme nous l’explique notre guide, mais d’abord autour de la Présence réelle du Christ.
Pas mieux que le XIIe siècle
Pendant qu’à mi-voix le conférencier du Centre des monuments nationaux nous parlait de nombre d’or, nous regardions la lumière parcimonieuse entrer avec des anges par les fenêtres en plein cintre. L’abbaye a été bâtie au XIIe siècle. Elle est de proportion parfaite, parfaitement fonctionnelle : elle traduit en murailles la règle de saint Benoît qui se devrait d’être la règle de vie de tous les chrétiens. Ora et Labora.
Depuis ce fameux XIIe siècle, notre architecture a cherché en vain à faire mieux que le Thoronet. La vérité est qu’elle a tristement régressé. Le gothique a planté des flèches périlleuses dans la terre lourde de la France du nord, impressionnant ; la Renaissance a copié la Rome antique, joliment fait ; le baroque a voulu tout dire et s’est perdu dans le bavardage, chapeau l’artiste ; le Grand Siècle — celui de Sacy, justement — a tenté d’exprimer par des murs sévères le songe nostalgique d’une perfection romane perdue, bien tenté ; le XVIIIe siècle a dessiné de décor d’un bonheur sans transcendance, délicieux et désespéré. Depuis, nos architectes rament. Nous aussi.
Trésors de l’Église
Sur le chemin du retour, messe à Saint-Maximin sur la tombe de Marie-Madeleine. Sur le banc derrière nous, de vieilles femmes papotent d’une voix chuchotée dont on devine l’accent méridional. Il est question du repas de midi, d’horaire, de boulangerie : confrérie de Marthes affairées laissant une fois de plus la meilleure part à l’amoureuse de Jésus dont le crâne repose sous leurs pieds. Pendant ce temps le prêtre parle comme un ange. Tout dans la nef rayonne d’une joie indicible. Si les ennemis de l’Église savaient à quoi ressemblent les trésors qu’ils rêvent d’oublier !









