L’école est devenue, malgré elle, le réceptacle du mal-être des jeunes. Elle est désormais un lieu où la souffrance adolescente s’exprime, parfois de manière criante. Pourtant, accueillir le mal-être des élèves n’est pas la vocation première de l’école. Mais à l’heure où la santé mentale des jeunes semble se dégrader, écouter et accompagner cette jeunesse en souffrance devient une préoccupation majeure des établissements scolaires, que ce soit dans le privé ou le public. "En deux ans, la dégradation de la santé mentale des élèves est un sujet qui est passé de mineur à quotidien", confie la directrice d’un collège privé d’Île-de-France. "Il y a de plus en plus de cas, avec des troubles qui s’aggravent assez rapidement, notamment chez les jeunes filles, les familles sont démunies et certains enseignants sont très affectés parce qu’ils se sentent impuissants."
Selon les premiers résultats, publiés le 10 octobre 2025, de l’étude Mentalo, une étude longitudinale lancée en mai 2024 par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et l’université Paris Cité et dédiée exclusivement à la santé mentale des 11-24 ans, plus d’un tiers des jeunes déclare des signes de détresse psychologique de type anxiodépressif. Le directeur d’un lycée privé des Hauts-de-Seine confirme que la santé mentale des jeunes s’est dégradée ces dernières années "d’une manière assez importante". Le lycée qu’il dirige s’est doté d’un point écoute assuré par une psychologue. "Nous avons d’abord ouvert une journée par semaine, il a fallu en instaurer une deuxième et le point écoute ne désemplit pas", souligne le directeur. "Notre infirmière scolaire, qui travaillait à 80% est passée à 100%, et l’accompagnement psychologique fait partie intégrante de sa pratique quotidienne." Si, selon lui, la majorité des jeunes va bien, "la part de ceux qui traversent des épisodes de souffrance est devenue importante".
Une explosion du mal-être adolescent qui se traduit, à l’école, par une extrême passivité en classe, des décrochages, de la phobie scolaire, de l’absentéisme prolongé, des troubles du comportement et, dans les cas les plus graves, des suicides ou tentatives de suicide. "Nous avons beaucoup de crises d’angoisse, des élèves à fleur de peau, dans un état émotionnel assez fragile, ils sont très sensibles", constate Anna, infirmière scolaire depuis dix ans, et qui exerce actuellement dans un lycée privé près de Bordeaux. "Beaucoup d’élèves sont en décrochage scolaire, certains se font du mal, sont hospitalisés en psychiatrie, des diagnostics de dépression sont posés chez des collégiens et cela a des répercussions sur leur scolarité et sur leurs liens sociaux", souligne de son côté la directrice du collège francilien. "Les causes sont multiples, cela va du deuil d’un grand-parent à des contextes familiaux compliqués. En tant que responsables d’établissement, nous avons le devoir d’assurer la continuité des apprentissages, mais on est démuni face à certaines situations. On veut faire grandir les élèves dans toutes leurs dimensions et parfois, on n’en est plus capable, parce qu'un jeune est tétanisé à l’idée d’entrer dans une salle de classe ou parce qu’un autre a complètement décroché, et cela nous affecte."
Des causes multiples
Lorsqu’on interroge les enseignants, la crise du Covid s’impose presque systématiquement comme la première cause du mal-être des jeunes. "Il y a une dégradation très nette depuis le Covid", constate en ce sens Olivier, professeur de lettres dans un lycée public de la banlieue parisienne. "Les jeunes ont été livrés à eux-mêmes et cela a été dévastateur sur le plan de la santé mentale, leur équilibre chronobiologique s’est désaxé, certains jeunes vivaient la nuit et dormaient le jour, les réseaux sociaux ont tissé leur toile durant cette période et encore aujourd’hui la reconquête est compliquée", confie-t-il. "Certains sont biberonnés aux réseaux et aux vidéos, alors quand j’arrive avec mes crayons de couleur, mes textes de Molière et mon énergie, c’est difficile de lutter contre les contenus euphoriques auxquels ils sont habitués", témoigne le professeur de lettres.
L’impact des réseaux sociaux est également pointé du doigt par Claire, professeur de mathématiques dans un lycée privé de la région lyonnaise. "Le harcèlement scolaire a toujours existé, mais avec les réseaux, cela ne s’arrête jamais et les adultes n’ont aucune prise dessus, ils ne savent pas ce qui s’y passe." Le directeur du lycée privé des Hauts-de-Seine confirme: "La dégradation a débuté avec la crise du Covid 19. Cette crise a rompu les équilibres de vie de tout le monde. Le retour à la normale par la suite n’a pas résorbé le phénomène observé de dégradation de la santé mentale des jeunes", constate-t-il.
La déstabilisation engendrée par la crise de 2020 a contribué à libérer la parole.
Néanmoins, la crise liée au Covid ne peut être l’unique cause. "Cet argument n’est plus acceptable pour les lycéens d’aujourd’hui, qui étaient en école primaire au moment de la crise et ont traversé l’adolescence dans un climat sanitaire revenu à la normale." Selon lui, il est plus juste de dire que la crise sanitaire a été un instant déclencheur, un point de rupture, qui a révélé des maux plus profonds et anciens, tels que des violences physiques ou sexuelles, du harcèlement scolaire… "Ces situations de violence ont toujours existé, mais de nombreux jeunes n’en parlaient pas, ou bien n’étaient pas écoutés. La déstabilisation engendrée par la crise de 2020 a contribué, de manière indirecte, à libérer la parole."
C’est la question que se pose Anna, l’infirmière scolaire : y a-t-il une dégradation de la santé mentale des jeunes ou bien sont-ils plus aptes à verbaliser leur mal-être ? "Il y a 20 ans, on ne se posait pas vraiment la question d’aller bien ou mal et encore moins de l’exprimer au sein de son établissement scolaire. Aujourd’hui, il y a une prise de conscience autour de la santé mentale, et les jeunes verbalisent, ce qui est positif", estime l’infirmière. "Tout se passe comme si la crise du Covid avait rendu possible une certaine reconnaissance du mal-être des jeunes."
Dans certains établissements, notamment ceux fréquentés par une population aisée, règne aussi la pression de la performance. "Dans notre lycée, il y a clairement la pression de la réussite scolaire. Ce ne sont pas les profs qui mettent la pression, mais les parents, consciemment ou non, ou les élèves eux-mêmes", souligne l’infirmière. "Certains jeunes souffrent de complexes d'hyper performance, surtout dans les milieux favorisés. Il s’agit d’être toujours dans la performance sportive, musicale, scolaire, physique…", constate également le directeur du lycée des Hauts-de-Seine. "De nombreux jeunes ne supportent pas d’être en dessous des critères d'hyper performance qu’ils se sont fixés, mais que la société leur impose aussi. En outre, la sélection est rude sur Parcoursup, et l’esprit d’excellence de leurs milieux sociaux s’y ajoute."
Des professeurs exposés
Accueillir cette détresse adolescente, parfois criante, n’est pas chose aisée pour les enseignants. Ils n’ont pas la formation, ni les compétences nécessaires, ils ont un programme à tenir et des centaines de nouveaux élèves à instruire chaque année. "Nous ne sommes ni psychologues, ni thérapeutes, nous devons aussi veiller à mettre une certaine distance avec les élèves, notre rôle consiste à repérer, signaler une éventuelle détresse psychologique, puis à renvoyer vers les bons interlocuteurs", confie Benoît, professeur d’histoire dans le public. Même réaction chez Pierre, professeur d’histoire dans le privé à Paris : "Je vois des appels à l’aide, cela commence parfois par le simple fait de demander très fréquemment à aller à l’infirmerie, on se sent démuni, je ne peux que convoquer les parents, les informer, et leur suggérer d’aller voir un psychologue." Des entretiens délicats à mener, puisqu’ils touchent à l’intimité des familles.
Sans compter que la vigilance n’est pas toujours évidente. "C’est très difficile, parfois, de se rendre compte de la détresse des jeunes, beaucoup donnent le change", constate la directrice du collège, "en creusant, on y arrive mais c’est difficile à cerner, et puis bon nombre d’entre eux n’arrivent pas à expliquer l’origine du mal-être, donc c’est très compliqué de les aider."
Claire a été confrontée au suicide d’une de ses élèves cette année : "Je n’ai rien vu venir".
Claire, professeur de mathématiques, a été confrontée au suicide d’une de ses élèves cette année. "Je n’ai rien vu venir", confie-t-elle avec douleur, presque culpabilité. "Est-ce que je suis passée à côté de quelque chose ? Qu’est-ce qui est de notre responsabilité en tant que prof ?", s’interroge l’enseignante particulièrement éprouvée, notamment en tant que professeur principal. Elle témoigne avoir été très bien accompagnée par la cellule psychologique mise en place à ce moment-là, et par le pôle "Pastorale" de l’établissement. En tant que professeur principal, elle a aussi dû soutenir ses élèves. "Après ce drame, il a fallu apprendre, au fil des jours, à placer le curseur : avancer dans le programme mais ne pas faire non plus comme si rien ne s’était passé, il y a 30 élèves dans la classe, 30 sensibilités différentes, cela a été 30 deuils à accompagner", confie la professeur de mathématiques. "Une question toute bête s’est posée, par exemple : que faire de la table et de la chaise inoccupées ? Nous voulions nous souvenir de la jeune fille, mais d’une autre manière que par ce bureau vide. Nous avons donc changé la configuration de la classe", raconte l’enseignante, qui s’interroge aujourd’hui sur la nécessité d’inclure dans la formation des professeurs un volet "psychologie".
Entre distance et bienveillance, l’équilibre n’est pas facile à trouver. D’autant plus qu’aujourd’hui, la relation professeur/ élève a beaucoup évolué. "De nos jours, il y a moins de frontières avec la vie personnelle des élèves, il y a davantage de proximité, nous sommes généralement informés de ce qui se passe à la maison", constate Claire. "La manière d’être des professeurs avec leurs élèves a beaucoup évolué en dix ans, avec beaucoup plus de collaboration, moins de verticalité", abonde le directeur du lycée. Une relation de confiance bénéfique pour les élèves, mais qui expose les enseignants.
Des soutiens présents mais non suffisants
Les enseignants peuvent néanmoins s’appuyer sur des professionnels de la santé mentale, de plus en plus présents dans les établissements scolaires. Olivier souligne la présence et la disponibilité, au sein du lycée, de psychologues de l’Éducation nationale (PsyEN), qui offrent à la fois un accompagnement dans l’orientation scolaire et un soutien psychologique. Benoît salue l’arrivée récente dans son lycée de deux "référents en santé mentale". Quant à Claire, elle se réjouit qu’une psychologue et une infirmière soient présentes en permanence dans son établissement.

"Les enseignants souvent mal formés à ces problématiques peuvent l’être par des stages de formation aux premiers secours en santé mentale, qui se sont développés ces dernières années, et par des stages de formation à la méthode de préoccupation partagée, également développés ces dernières années", souligne le directeur du lycée des Hauts-de-Seine. Certains professeurs se forment ainsi aux "Premiers secours en santé mentale" (PSSM) dédiés spécifiquement aux jeunes. Une formation de deux jours permettant d’aider une personne qui subit le début d’un trouble de santé mentale, une détérioration d’un trouble de santé mentale ou qui est dans une phase de crise de santé mentale. L’équivalent, en quelque sorte, des gestes de premiers secours, donnés jusqu’à ce qu’une aide professionnelle puisse être apportée. L’Enseignement catholique met également à disposition un Programme de Protection des Publics Fragiles (programme 3PF), à travers des livrets et un site internet, destinés à accompagner les communautés éducatives sur les questions de maltraitances.
Des soutiens bienvenus, mais qui ne suffisent pas à décharger les enseignants qui demeurent en première ligne. "J’ai 200 élèves chaque année, rappelle Claire, je suis en hyper vigilance, surtout après ce qu’il s’est passé, j’essaie de faire attention à chacun, mais c’est épuisant", avoue-t-elle.
Les limites des plans d’accompagnement
Aujourd’hui, les élèves à besoins éducatifs particuliers (EBEP) sont reconnus et les équipes éducatives mettent régulièrement en place des plans d’accompagnement (PAP ou PAI). "Les enseignants appliquent avec loyauté les PAP ou les PAI qui sont mis en place pour accompagner ces élèves", souligne le directeur du lycée. Néanmoins, "la forte croissance des PAI et des PAP nécessite une plus grande souplesse pédagogique, notamment pour produire des sujets de devoirs ou d’évaluation adaptés, ce qui met parfois en difficulté certains enseignants", confie-t-il.
Une préoccupation partagée par Pierre, notre professeur d’histoire parisien. "C’est très bien l’école inclusive, les diagnostics, la différenciation pédagogique… La mise en place de PAP ou de PAI est censée nous aider, mais dans les faits, ce n’est pas si facile : cette année, en Seconde, dans une classe de 36 élèves, j’ai six PAP, c’est beaucoup !", s’exclame l’enseignant pour qui l’une des causes du mal-être des élèves réside dans le "collège unique". "Certains élèves ne sont pas adaptés au monde scolaire, ils ne vont pas bien parce que le cursus scolaire, en France, n’est pas fait pour eux, la grande majorité des établissements ont le même mode d’enseignement, il y a très peu de variété dans la manière d’enseigner", regrette-t-il.
On est dans l’adaptation à outrance au lieu de leur apprendre la résilience ou de les encourager à composer avec leurs points faibles.
Quant à Olivier, notre professeur de lettres, il dénonce le nombre galopant de diagnostics, de troubles et de protocoles en tout genre. "Aujourd’hui, dans une classe, il y a toujours une poignée d’élèves qui se dit harcelée, on fait des PAP à tour de bras, on colle des étiquettes avec différents troubles, on passe notre temps à s’adapter aux adolescents. Résultat, ils ne sont plus capables d’aucune résilience. C’est de plus en plus problématique. Ce serait aux jeunes de s'adapter à un monde complexe. On est dans l’adaptation à outrance au lieu de leur apprendre la résilience ou de les encourager à composer avec leurs points faibles."
Pour le directeur de lycée, il importe de dresser une ligne de conduite, tant pour aider les jeunes que pour préserver les professeurs. "Le risque est que certains enseignants endossent une posture de sauveur, ou bien souhaitent accéder à des informations médicales personnelles pour aider les jeunes", précise-t-il. "Le chef d’établissement doit réaffirmer ici le rôle de l’infirmière et de la psychologue scolaire, la place du personnel de vie scolaire, l’importance du secret médical ou bien la demande de discrétion des élèves et de leurs parents." Tout l'enjeu consiste à inviter les enseignants à la vigilance et à la bienveillance vis-à-vis des élèves tout en rappelant que la première mission du professeur est d’enseigner. "Si un établissement scolaire doit être un lieu d’hospitalité pour tous, il reste avant tout une maison d’instruction, et pas une annexe de clinique", souligne le directeur.
Des lueurs d’espérance
En dépit des difficultés, les enseignants tiennent le coup ! Claire à l’intime conviction d’avoir "un rôle à jouer auprès des jeunes", elle a cette envie de transmettre, de faire grandir, et exprime sa gratitude pour les "moments de grâce", notamment quand les élèves lui font part de leur reconnaissance. La directrice du collège se dit "émue" lorsqu’elle voit l’attention que les élèves et les enseignants portent à un élève plus vulnérable.
Enfin, le directeur de lycée est l’heureux témoin du souci constant qu’ont ses enseignants de faire réussir les jeunes qui leur sont confiés. "Et ils ont aussi souvent la grande joie de voir des jeunes remonter la pente et guérir de leurs souffrances. Il est fréquent que des jeunes qui ont révélé un profond mal-être en Seconde se redressent progressivement au long des années du lycée", témoigne-t-il. "L’amélioration de l’état de ces jeunes est une des principales sources d’espérance des enseignants."









