L’actualité n’est pas entièrement imprévisible. Nous la suivons, parce qu’elle nous alerte sur des crises qui nous prennent au dépourvu et dont le développement immaîtrisable nous tient en haleine — jusqu’à ce que de nouvelles affaires nous réquisitionnent à l’improviste. Mais déjà nous pouvons prévoir que notre horizon sera saturé au début de l’été par trois événements dûment programmés, qui feront l’objet d’une information massive — soit (dans l’ordre et avec des chevauchements) : la coupe du monde de football, le 250e anniversaire de la Révolution d’où sont issus les États-Unis d’Amérique, et le Tour de France. N’y a-t-il là que du divertissement ignorable, ou bien ces excitations planifiées méritent-elles quelque attention ?
Au moins un match par jour pendant cinq semaines
Le football est assurément le sport le plus populaire au monde. Le tournoi mondial de formations nationales, qui a lieu tous les quatre ans (entre deux Jeux Olympiques), a donc un retentissement considérable. Il est organisé cette année à partir du jeudi 11 juin, principalement aux États-Unis (dans 11 villes), avec des contributions mexicaine et canadienne (qui offrent respectivement trois et deux grands stades, dans les phases préliminaires). Les 48 sélectionnées (dans des tournois qualificatifs continentaux) s’affronteront en poules de quatre, d’où sortiront 32 équipes qui s’affronteront ensuite en élimination directe, jusqu’à la finale du dimanche 19 juillet.
Quoi qu’il en soit, tout est prêt pour plus de cinq semaines d’épisodes quotidiens d’un feuilleton où les surprises, les exploits, les déconvenues, le suspense et les héros ne devraient pas manquer.
Ce système produira une orgie de 104 matches — pratiquement au moins un, le plus souvent deux et parfois trois par jour, jusqu’à la phase finale où il faudra bien laisser les joueurs encore en lice souffler un peu entre deux prestations. Mais les rencontres à la même date n’auront jamais lieu en même temps, afin que toutes puissent être regardées à la télévision. Les habitués non-américains devront cependant subir, en plus de la division classique de la partie en deux séquences de 45 minutes, une "pause fraîcheur" vers le milieu de chaque mi-temps.
Médiatisation et rentabilisation
Le but n’est pas seulement d’autoriser la réhydratation des jongleurs de ballon manchots sous la chaleur attendue. Cette structuration en quarts-temps (comme au basket-ball) permettra aussi de placer dans les intervalles des spots publicitaires rentabilisant les retransmissions. On voit donc que c’est, indépendamment du sport, une histoire de business et de gros sous. Il y a également une dimension géopolitique. Pour des raisons diverses, trois puissances majeures ne sont pas représentées : la Russie, la Chine et l’Inde. Une absence notable est aussi celle de l’Italie, qui a pourtant remporté quatre fois la compétition, mais a échoué en qualifications.
Autre bizarrerie : la présence de l’Iran, annoncée malgré les hostilités en cours entre ce pays et les États-Unis. On peut encore noter la participation de nations loin d’avoir les ressources économico-culturelles pour figurer à ce niveau : les petits États insulaires du Cap-Vert (au large de l’Afrique occidentale) et de Curaçao (ancienne colonie néerlandaise des Antilles), Haïti (malgré le chaos politique) et Panama (affaibli par la corruption et des troubles sociaux). Quoi qu’il en soit, tout est prêt pour plus de cinq semaines d’épisodes quotidiens d’un feuilleton où les surprises, les exploits, les déconvenues, le suspense et les héros ne devraient pas manquer.
La mémoire en spectacle
Mais ce déferlement médiatique sera concurrencé par les célébrations culminant le samedi 4 juillet, jour anniversaire de la Déclaration d’Indépendance en 1776 de treize colonies américaines de l’Angleterre. Ce sera une débauche théâtrale de commémorations, de parades, de reconstitutions historiques, de concerts, de feux d’artifices, de festivités populaires et de discours, dont les images et les vidéos commentées se répandront dans le monde entier, vantant les "valeurs" grâce auxquelles cette rébellion a engendré une nation cosmopolite, exerçant sur les cinq continents une domination sans précédent — et inévitablement contestée.
Le second enseignement de ces émois commandés est qu’ils répondent à un besoin profond, que l’on peut dire esthétique, de gratuité ou de dépassement de l’utilitaire, où l’incontrôlable n’exclut pas et même requiert des règles, des traditions, une mémoire.
Il est vraisemblable que les autorités aujourd’hui au pouvoir là-bas saisiront l’occasion pour justifier leur politique. Certains projets pour "marquer le coup" façonnent d’ailleurs (plus ou moins heureusement) des symboles pour l’avenir : l’actuel président veut ajouter à sa résidence (la Maison blanche) une énorme salle de bal de style parvenu, et faire ériger dans la capitale, à Washington, un arc de triomphe plus gigantesque que celui de Paris, couronné de colossales statues dorées d’aigles et d’une Liberté ailée. Mais il est utile de rappeler d’ores et déjà la diversité des sources de la grandeur de ces colonies unies en États depuis bientôt 250 ans.
Le carrefour du 4 juillet
Elles ont d’abord été créées par des aventuriers européens, hardis explorateurs, souvent motivés aussi par l’appât de richesses et de gains. Les persécutions politico-religieuses ont ensuite envoyé des minorités surtout (mais pas uniquement) protestantes en quête d’une nouvelle Terre promise. Puis le puritanisme antihiérarchique s’est combiné aux idéaux démocratiques des Lumières dans la Révolution de 1776. Enfin, les opportunités offertes par les immenses espaces à "civiliser" ont attiré par millions des gens modestes venus d’Europe autour de 1900, puis du reste du monde depuis le dernier tiers du XXe siècle. Et au XIXe une guerre civile a mis fin à l’esclavage de la main d’œuvre africaine massivement importée au XVIIIe (comme dans toute la partie centrale du "Nouveau Monde"), tandis que le pays a profité probablement plus que tout autre des révolutions techno-industrielles successives.
Il est douteux que les réjouissances officielles, même si elles ont une très large audience, infléchissent les idées déjà arrêtées sur l’Amérique. D’autant plus que la fin haletante du football fascinera encore quinze jours, suivie par le Tour de France. Il aura commencé le Jour de l’Indépendance et s’achèvera le 26 juillet, sans concurrence donc pour sa troisième semaine décisive, avec les péripéties, les coups d’éclat et les drames qui font des champions sinon des idoles, au moins des icônes en raison de leurs vertus morales aussi bien qu’athlétiques.
Un besoin de gratuité
Deux leçons sont à tirer de cet enchaînement d’émotions préparées. La première est que l’on peut se demander si les médias sont au service de ces événements, ou si ce n’est pas plutôt l’inverse. Le "mondial" de foot est manifestement conçu pour réunir un maximum de téléspectateurs. De même, le Tour de France s’adapte à la retransmission quotidienne de la course en direct, et le quart de millénaire de l’Amérique sera prétexte à du grand spectacle quasi universellement relayé sur les petits écrans — le tout accompagné d’intarissables analyses et gloses de consultants et d’experts — avant que (ou à moins que) ne s’imposent des sujets plus graves et sérieux. Autrement dit : c’est le moyen disponible qui dicte ce à quoi on s’occupe.
Cette agitation est-elle donc à considérer avec un certain détachement ? Ce serait un peu hâtif. Car le second enseignement de ces émois commandés est qu’ils répondent à un besoin profond, que l’on peut dire esthétique, de gratuité ou de dépassement de l’utilitaire, dans l’entre-deux intense du jeu, où l’incontrôlable n’exclut pas et même requiert des règles, des traditions, une mémoire qui valorise l’instant et ensuite s’en enrichit. Les grands moments sportifs et les commémorations ne sont ainsi pas sans lendemains : tout cela nourrit l’imaginaire de perceptions partagées du beau, du bon et des épreuves de la vie. Ce n’est pas un hasard que les métaphores du stade et des arènes abondent chez saint Paul (voir entre autres 1 Co 9, 24-27). La "modernité" y ajoute une dimension sociale, voire communautaire : le Tour de France est exemplairement une course individuelle qui se dispute par équipes









