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Pourquoi les “ponts” sont essentiels

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Marianne Durano - publié le 04/05/26
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Les ponts sont essentiels, affirme la philosophe Marianne Durano : ils nous disent que le travail ne résume pas notre vie.

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"La vie est un pont, traverse-le, mais n’y fixe pas ta demeure", alertait sainte Catherine de Sienne. L’avertissement résonne étrangement quand on l’applique au joli mois de mai, avec son enfilade de ponts dont on aimerait ne jamais sortir. En effet, rester sur le pont, "être sur le pont", c’est l’inverse de la flânerie oisive : la métaphore marine désigne un état de mobilisation intense, de concentration totale pour gérer une situation de crise. Au contraire, finir sous les ponts, en compagnie des parias et des exclus, c’est s’enliser dans l’échec et l’exil. Ceux qui sont dessus ignorent ceux qui sont dessous. 

Le travail ne résume pas notre vie

Étonnante, cette métaphore du pont, quand il s’agit de désigner la suspension collective du travail. Elle nous dit cependant quelque chose d’essentiel sur les deux écueils qui menacent notre société : d’un côté, l’état de stress permanent de celui qui ne sait pas décrocher, qui reste en permanence "sur le pont", de l’autre, la démission désabusée de celui qui ne trouve plus sa place sur le "marché de l’emploi" (encore une métaphore qu’il faudrait décortiquer). Les deux attitudes ne sont bien sûr que les deux faces d’une même médaille : la pression est telle sur le pont, que certains préfèrent se réfugier dessous, quand ce n’est pas un burn-out ou un accident de la vie qui les y précipitent.

Toutes nos conquêtes sociales et techniques, qui ont permis au cours du XXe siècle une diminution et une amélioration des conditions de travail aboutissent paradoxalement à un monde où nous ne savons plus rien faire d’autre que travailler et consommer le travail des autres.

C’est pourquoi l’image du pont nous rappelle, avec sainte Catherine, que la meilleure manière de traverser notre vie active est de ne pas en faire notre demeure. Les ponts sont essentiels pour nous rappeler que le travail ne résume pas notre vie, qu’il est bon, parfois, de savoir flâner. Si les jours fériés imposés sont une constante anthropologique, si on les constate dans toutes les sociétés, c’est bien qu’ils ont une fonction indispensable. En fédérant les individus autour de rites et de rythmes communs, ils permettent à une société d’être autre chose qu’un sous-produit de la division du travail. En contraignant l’individu à suspendre son activité, ils lui rappellent qu’il ne se réduit pas à l’emploi qu’il occupe, ils lui permettent de développer d’autres activités.

Des activités plus hautes

J’ai reçu récemment un message qui m’a laissé songeuse, de la part d’une amie en congé maternité. Elle me demandait ce que je pouvais bien faire de mes journées, moi qui ne suis pas soumise à un emploi salarié. Comme si la seule activité concevable était l’exercice spécialisé et externalisé d’une même compétence ! Or, sans même avoir à sortir de ma maison, la liste de mes actions est si longue, qu’elle excède largement le temps dont je dispose au fil de ma journée. Je me suis alors souvenue de cette citation d’Hannah Arendt (décidément), qui s’alarmait déjà en 1958 dans La Condition de l’homme moderne : 

"C'est une société de travailleurs que l'on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté." 

Toutes nos conquêtes sociales et techniques, qui ont permis au cours du XXe siècle une diminution et une amélioration des conditions de travail aboutissent paradoxalement à un monde où nous ne savons plus rien faire d’autre que travailler et consommer le travail des autres. Les dérogations que le gouvernement voudrait accorder aux boulangers et aux fleuristes le 1er mai en disent long sur ce point, tout comme les réflexions condescendantes que connaît bien la mère ou le père au foyer : "Ça va, tu ne t’ennuies pas trop ?"

Cultiver nos compétences

L’ironie est que les progrès de l’automatisation — et aujourd’hui de l’intelligence artificielle — rendent toujours plus superflu le travail humain, réduit à devenir un auxiliaire des machines. Arendt nous adresse ainsi cette angoissante prophétie : 

"Ce que nous avons devant nous, c'est la perspective d'une société de travailleurs sans travail, c'est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire."

À l’heure de l’intelligence artificielle, il est donc crucial de cultiver des compétences propres, autonomes, qui ne produisent aucune valeur financière, mais font de nous des êtres libres, capables de traverser cette vie comme on traverse un pont, suspendus entre Ciel et terre.

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