"Les hommes de Léon ? Il n’en a pas !", répond du tac ou tac un fin connaisseur des arcanes vaticanes installé à Rome depuis quatre décennies. Non loin du Vatican, dans les cafés du Borgo Pio ou aux abords de la Salle de presse du Saint-Siège, les réactions sont peu ou prou les mêmes lorsqu’on pose la question de l’entourage du pape. Car l’énigmatique Léon XIV brille par sa discrétion. Et son attitude influe sur ses collaborateurs qui se gardent bien d’étaler sur la place publique leur proximité avec le pape. Secrétaires particuliers, conseillers de confiance, organisateur des voyages… Quelques hommes de l’ombre forment tout de même la garde rapprochée d’un pontife qui veille à ne pas s’isoler et qui apprécie consulter très largement. Si l’entourage du pontife n’apparaît pas au grand jour, c’est sans doute aussi par égard pour l'institution. "Avec ce pape, elle l’emportera toujours sur les personnes qui la composent", juge un familier des couloirs du Vatican. "Léon XIV est un institutionnel qui sait que l’Église, comme tout État, trouve sa force dans la stabilité. Le nom des responsables de son administration est secondaire avec lui", poursuit-il.
C’est ainsi qu’au lendemain de son élection, Léon XIV a confirmé dans leur charge tous les dirigeants de la Curie romaine. "Le Saint-Père souhaite se réserver un temps de réflexion, de prière et de dialogue, avant toute nomination ou confirmation définitive", expliquait sobrement le Vatican. Le procédé n’est pas nouveau – le pape François avait fait de même en mars 2013. Mais la réflexion s’étire, alors que de nombreux responsables de la Curie ont achevé leur mandat ou devraient prendre leur retraite. En réalité, Léon XIV ne se presse pas, même quand un poste est vacant. Il a ainsi mis cinq mois à trouver un remplaçant au dicastère pour les Évêques, département qu’il dirigeait avant le conclave. Le nouveau préfet, Mgr Filippo Iannone, est un canoniste pur jus. "Le message envoyé par Léon XIV pourrait être le suivant : pour gouverner, il préfère s’appuyer sur des gens sérieux et classiques plutôt que d’aller chercher des profils originaux", analyse un prélat qui a travaillé avec le nouveau préfet.
Ne pas apparaître comme un pape de rupture
Le choix de laisser en poste le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État du Saint-Siège depuis 2013, répondrait à cette idée. Diplomate apprécié des chancelleries, il dispose d’une fine connaissance du gouvernement de l'administration vaticane. Son maintien permet en outre à Léon XIV de ne pas apparaître comme un pape de rupture, d’autant que le cardinal Parolin est arrivé deuxième au conclave. Certains estiment que le pape témoigne de son respect pour celui qui a servi durant tout le pontificat de François, et ne froisse ainsi personne.
Pour autant, la patience de Léon XIV en matière de nomination ne rime pas avec l'immobilisme. Des mouvements de fond s’opèrent dans les dicastères. La nomination récente de Mgr Redaelli comme secrétaire – "numéro 2" – du dicastère pour le Clergé en est un exemple. "Il est rompu au droit canonique, intelligent, a de l’expérience… Sa nomination a pris du temps mais qu’importe puisque c’est la bonne personne au bon endroit", résume un observateur.
La garde rapprochée de Léon XIV
Edgard RimaycunaLe fidèle secrétaire

À seulement 36 ans, Mgr Edgard Rimaycuna assume la charge stratégique de secrétaire particulier du pape. À ce poste, c’est lui qui assiste Léon XIV au quotidien, notamment dans l’organisation de ses rendez-vous. Le pape fait entièrement confiance à ce Péruvien, les deux hommes se connaissant depuis près de quinze ans ! Natif de Chiclayo, Edgard Rimaycuna croise la route du père Prevost en rejoignant le séminaire. Ordonné en 2013, le jeune prêtre trouve en ce religieux un mentor, et plus encore quand Robert Prevost devient évêque de Chiclayo en 2015. Deux ans plus tard, ce dernier l’envoie étudier en Italie… l’amenant ainsi à vivre dans le pays de la chanteuse Laura Pausini, dont il serait – selon Léon XIV – "le plus grand fan en Amérique latine". En 2023, les deux hommes se retrouvent dans la Ville éternelle quand Mgr Prevost est nommé préfet du dicastère pour les Évêques. Le père Edgard devient son secrétaire… mais aussi son partenaire de tennis occasionnel ! Au soir de son élection sur le trône de Pierre, le pape Léon XIV se tourne naturellement vers lui pour en faire son premier collaborateur. De façon prémonitoire, à la veille du conclave, le dernier post Facebook de ce jeune prêtre à la trajectoire exceptionnelle évoquait la "chambre des larmes", ce lieu où le pape élu revêt ses nouveaux habits avant de se présenter à la foule.
Edward Daniang DalengUn frère au protocole

Arborant l’habit noir des Augustins, l’ancienne communauté du pape, la silhouette du père Daleng aux côtés de Léon XIV est devenue familière. Nommé six mois après l’élection de Léon XIV vice-régent de la Maison pontificale, ce Nigérian de 48 ans épaule Leonardo Sapienza, l’actuel régent qui pourrait bientôt passer la main. À ce poste, Edward Daniang Daleng est chargé de préparer les activités officielles du pontife en dehors des liturgies et veille au bon déroulé des audiences. Proche de Robert Prevost, qu’il fréquente depuis une vingtaine d’années, le religieux réside au prieuré général des Augustins, à quelques mètres seulement de Saint-Pierre. Il s’est déjà frotté aux rouages de la machine vaticane puisqu’il s’est occupé des relations entre son ordre et la Curie. Auprès de Léon XIV, il devient aussi un des porte-paroles de l’Église africaine, peu représentée au sein du Vatican mais en pleine croissance.
Marco BilleriLe secrétaire informaticien

Deuxième secrétaire particulier du pontife, nommé quatre mois après le conclave, le profil du père Marco Billeri a surpris de prime abord. Comment Robert Prevost a-t-il repéré ce prêtre italien inconnu du grand public, simple vicaire qui s’épanouissait dans la pastorale des jeunes du diocèse de San Miniato, en Toscane ? Il lui a été suggéré par son évêque, Mgr Giovanni Paccosi, ancien missionnaire au Pérou… où il s’est lié d’amitié avec Mgr Prevost. Au palais apostolique, "Don Marco" peut faire valoir un bagage universitaire singulier : il est à la fois ingénieur informaticien et canoniste. Ce profil scientifique, qui n’est pas sans rappeler celui de Léon XIV, lui est précieux pour affronter le défi de l’intelligence artificielle, une thématique forte du pontificat. Pour le pape, le choix d’un prêtre italien est aussi habile pour soigner ses relations avec l’épiscopat de la Botte et, bien entendu, ses collaborateurs de la Curie romaine dont la grande majorité sont italiens.
Manuel DorantesLa "Chicago connection"

Gardien du "jardin du pape" en tant que président du Centre de formation supérieure Laudato Si’ de Castel Gandolfo, le père Manuel Dorantes, 41 ans, fait partie des rares Américains qui composent le cercle rapproché du pape. S’il est natif du Mexique, il a grandi, comme Léon XIV, à Chicago, où sa famille a migré quand il avait 12 ans. Ce prêtre à la carrure de joueur de football américain et au sourire télégénique est la version catholique de l’American Dream : après son ordination et une fois son MBA de communication en poche, il se passionne pour l’évangélisation par les médias et intègre la Salle de presse du Saint-Siège à Rome. Puis le pape François lui confie la communication de son "laboratoire écologique" à Castel Gandolfo en 2024. Depuis son élection, Léon XIV, hôte hebdomadaire de la villa d’été des papes, retrouve régulièrement "Father Manny", avec qui il partage une "connexion latino". Le pontife compte sur son profil peu curial et son dynamisme pour chercher des fonds et relayer sa pensée sur les défis écologiques.
José Nahúm Salas CastañedaL’agent de voyage du pape
C ’est un poste délicat dont a hérité Mgr José Nahúm Salas Castañeda, prélat mexicain de 47 ans. Lors du conclave de 2025, les cardinaux avaient demandé que le successeur de François soit en mesure de "reprendre son bâton de pèlerin" pour aller à la rencontre des communautés catholiques autour du globe. Léon XIV, qui aime voyager, compte bien honorer cette demande. C’est donc sur ce prêtre, dernier d’une fratrie de dix enfants et pur produit de la formation diplomatique du Saint-Siège, qu’est retombée la lourde tâche d’organiser la logistique des déplacements du pape à l’international. Nommé à ce poste clé un peu plus d’un mois après le conclave, ce fonctionnaire discret doit affronter un carnet de voyages apostoliques fourni jusqu’à l’été (Monaco, Algérie, Cameroun, Angola, Guinée-équatoriale, Espagne). "Padre Nahúm" officiait à Rome au sein de la première section – les affaires générales – de la secrétairerie d’État depuis 2023. Il garde une bonne connaissance des enjeux internationaux, lui qui a fait ses gammes au sein de diverses nonciatures, menant des missions délicates en Irak, au Burundi et en Hongrie. C’est d’ailleurs à Budapest qu’il s’est fait remarquer en participant à l’organisation de deux visites de François, en 2021 et 2023. À l’automne 2025, il a réussi son baptême du feu lors du voyage de Léon XIV en Turquie et au Liban, qui s’est déroulé sans accroc. Le premier d’une longue liste.
Fabio BaggioLe cardinal des migrants et du climat

Avant Léon XIV, le cardinal Fabio Baggio a longtemps été un proche conseiller de François. Membre des Scalabriniens, congrégation qui a pour vocation de venir en aide aux migrants, cet Italien a d’abord été missionnaire puis enseignant en Amérique latine. Il est passé par le Chili et l’Argentine, où il a rencontré Bergoglio, avant de s’envoler pour les Philippines. Il se fixe à Rome dans les années 2010 avant d’être nommé à la tête de la section Migrants et Réfugiés du Vatican par François en 2016, charge qu’il assume encore aujourd’hui. En 2023, le pape argentin lui confie aussi la tête du Borgo Laudato si’, où il travaille avec le père Manuel Dorantes. Le laboratoire écologique de Castel Gandolfo voulu par François est finalement inauguré par Léon XIV. Ce dernier, qui fréquente la résidence des papes tous les mardis, semble aimer travailler avec ce cardinal créé en 2024. À 61 ans seulement, ce dernier peut lui apporter sa grande expérience des questions migratoires et écologiques, ainsi que de l’appareil de la Curie romaine autour de laquelle il gravite depuis dix ans.
Ángel Fernández ArtimeLe couteau suisse du pape

C ’est aux côtés du cardinal Ángel Fernández Artime que Léon XIV a inauguré en janvier son premier consistoire extraordinaire, ce rassemblement des cardinaux du monde entier. Peu connu du grand public, l’Espagnol, ancien recteur majeur de l’influente congrégation des Salésiens – qui gère plus de 4000 écoles dans le monde – a été élevé à la pourpre cardinalice par François en 2023. Nommé pro-préfet du dicastère pour les Instituts de vie consacrée, il peut sembler en retrait, dans l’ombre de la sœur Simona Brambilla, première femme préfète au sein de la Curie. Cependant, depuis l’élection de Léon XIV, il se voit confier discrètement des responsabilités stratégiques par le pape, à commencer par un siège au conseil des cardinaux de l’Institut pour les œuvres de religion (IOR), la "banque du Vatican". Léon XIV, juriste de formation, le nomme aussi juge au sein de la Cour de cassation de la Cité du Vatican, la plus haute cour du petit État, ou encore membre de la Fondation Ratzinger, chargée de promouvoir l’héritage du pape allemand. Comme François l’avait fait jadis avec le cardinal américain Kevin Farrell, Léon XIV semble vouloir s’appuyer sur cet Espagnol de 65 ans. Rompu aux questions financières et de gouvernance, globe-trotter disposant d’un solide réseau, "Don Ángel" a probablement aussi convaincu le pape augustin par son style de vie "à la salésienne", mêlant une exigence intellectuelle et un attachement pour la vie simple et joyeuse prônée par Don Bosco.
Les experts du Pape
Raffaella PetriniLa cheffe d’État du Vatican

Ces dernières années, cette religieuse fluette portant l’habit brun de saint François et le voile noir distinctif de son ordre – les Franciscaines de l’Eucharistie – a pris discrètement place dans toutes les cérémonies du Vatican, aux côtés des cardinaux et monsignori. Après avoir longtemps servi dans l’ombre au sein du dicastère pour l’Évangélisation des peuples, elle a été propulsée secrétaire générale du Gouvernorat de l’État de la Cité du Vatican en 2021, avant que François ne la nomme présidente en février 2025. Cette fonction prestigieuse fait de Raffaella Petrini une des puissantes figures du petit État et un des symboles de la féminisation de la Curie romaine souhaitée par le pontife argentin. Quelques mois après son élection, Léon XIV a fait modifier la loi vaticane pour rendre conforme cette nomination inédite, avalisant canoniquement la décision de son prédécesseur. La religieuse, qui a fait une partie de ses études de commerce aux États-Unis, apparaît très régulièrement aux côtés du pape. Derrière les murs du Vatican, sœur Petrini encadre au nom du pontife quelque 2000 employés du gouvernorat. La mission n’est pas simple puisque le petit pays fait face à la grogne d’une partie importante de ses fonctionnaires qui réclament de meilleures conditions de travail. Preuve de la confiance de Léon XIV envers elle, la religieuse s’est vu confier quelques missions stratégiques à la mesure de ses grandes compétences sur le plan économique et gouvernemental, intégrant notamment la commission sur les "matières réservées", soit les finances "confidentielles" du Saint-Siège.
Filippo IannoneLe discret canoniste

C’est l’une des premières nominations emblématiques de Léon XIV, qui a laissé entrevoir son style de gouvernement. Près de cinq mois après son élection, le pape a choisi son successeur à la tête du puissant dicastère pour les Évêques. Alors que des noms prestigieux circulaient, le nouveau pape a provoqué la surprise en choisissant un prélat du Vatican passé presque inaperçu : l’Italien Mgr Filippo Iannone. Âgé de 68 ans, il n’était en revanche pas inconnu du nouveau pape, puisque les deux hommes ont travaillé ensemble sur de nombreux dossiers. Comme Robert Prevost, Filippo Iannone est religieux – carme – et canoniste. Comme lui également, il s’est impliqué dans le Synode et dans le dialogue épineux avec les évêques allemands. Celui qui était auparavant préfet du dicastère pour les Textes législatifs maîtrise bien les rouages de la Curie romaine. Malgré sa discrétion qui perdure, il occupe des responsabilités nombreuses au sein de l’administration vaticane, sur les finances, la justice, la réforme juridique ou encore le traitement des cas d’abus.
Carlo Roberto Maria RedaelliUn évêque chevronné pour les prêtres
Avant d’être nommé secrétaire du dicastère pour le Clergé par Léon XIV en janvier, Mgr Carlo Roberto Maria Redaelli avait déjà un lien singulier avec le Saint-Siège : il est en effet natif de la petite ville de Desio, en Lombardie... comme le pape Pie XI. L’Italien de 69 ans était jusqu’alors archevêque de Gorizia, où Benoît XVI l’avait nommé en 2012, après huit ans comme évêque auxiliaire de Milan. Très actif, il a dirigé la Caritas italienne (55 millions d’euros de budget en 2024). À cet homme des missions délicates, Benoît XVI comme François avaient confié de nombreuses tâches concernant des abus, au sein du dicastère pour la Doctrine de la foi et en tant que visiteur apostolique dans des lieux marqués par des crises. C’est ce cadre qui lui a donné l’occasion de travailler avec le cardinal Robert Prevost quand ce dernier était encore préfet du dicastère pour les Évêques. Canoniste de renom, Mgr Redaelli épaule son préfet, le cardinal You, dans un dicastère au service des plus de 278000 prêtres diocésains que compte actuellement l’Église catholique.
Thibault VernyEn première ligne contre les abus

À 60 ans, c’est une responsabilité importante, mais pesante, que le Français Thibault Verny porte sur ses épaules : être les oreilles et la voix du pape auprès des victimes d’abus commis par des membres de l’Église catholique et encourager les diocèses du monde entier à adopter les mesures pour lutter contre ce fléau. Le Parisien, ancien curé, vicaire général puis évêque auxiliaire de la capitale, et archevêque de Chambéry depuis 2023, connaît bien ces questions. Il a été en charge de la lutte contre les abus au sein du diocèse de Paris, et président du Conseil de prévention et de lutte contre la pédophilie au sein de la Conférence des évêques de France. Il a ainsi coordonné la mobilisation de l’Église après le rapport accablant de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE) en 2021. L’année suivante, François l’a fait venir à Rome pour intégrer la Commission pour la protection des mineurs, alors dirigée par le cardinal Seán O’Malley. Succédant au charismatique archevêque de Boston à la demande de Léon XIV, Mgr Verny s’est dit "conscient de la tâche grave et cruciale" qui l’attendait. La nomination du Français est perçue par les observateurs comme un tournant puisque la CIASE avait été accueillie avec beaucoup de méfiance à Rome, le pape François ayant par exemple ajourné sine die une rencontre avec le président de cette commission, Jean-Marc Sauvé, et les évêques français... Fort de son expérience, l’évêque de Chambéry a pour principale mission de publier un rapport annuel sur l’état de la lutte contre les abus menée dans les diocèses du monde entier.
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