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Les cinquante martyrs du nazisme étaient-ils des “résistants” ? 

Messe de béatification des 50 martyrs français du nazisme le 13 décembre 2025 à Notre-Dame de Paris.

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Jean Chaunu - publié le 04/05/26
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L’Église en France honore pour la première fois ce 5 mai les 50 bienheureux martyrs français du nazisme. L’historien Jean Chaunu, spécialiste de la résistance chrétienne aux totalitarismes du XXe siècle, raconte pourquoi ces chrétiens tués en haine de la foi, n’ont pas été longtemps reconnus comme "résistants". 

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Avant d’être béatifiés le 13 décembre dernier à Notre-Dame de Paris, les "cinquante" martyrs du STO ont été souvent honorés localement dans leurs diocèses d’origine dès le lendemain de la libération des camps. Doit-on pour autant considérer ces héros chrétiens comme des résistants au nazisme ? Cette question peut sembler oiseuse à nos contemporains, alors qu’elle a été longtemps un enjeu de polémique durant les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. 

Label de résistance

La raison principale vient d’une acception exclusivement politiste ou séculière du mot « Résistance ». Elle vient en partie aussi des fractures mémorielles consécutives à la mémoire honteuse du STO (Service du travail obligatoire), l’une des faces sombres du régime de Vichy, contraint par le Reich d’arracher ses compatriotes à leur travail, à leur famille et à leur patrie. Fracture mémorielle, hélas aussi, entre chrétiens se déclarant résistants par opposition à ceux requis du STO. Dans le colloque de 1976, d’anciens résistants chrétiens tels que Jean-Marie Domenach, secrétaire de la revue Esprit et André Mandouze, membre actif des cahiers du Témoignage chrétien, opposaient ceux qui avaient accepté le STO — et donc la collaboration sous prétexte d’apostolat — et ceux qui avaient su dire « non », assimilés aux vrais représentants de la "résistance spirituelle". Cette posture rétrospective mérite pourtant examen. 

Résistance politique et résistance spirituelle

Les célèbres cahiers du Témoignage chrétien fondés en 1941 par le jésuite Pierre Chaillet ont promu le "front de la Résistance spirituelle contre la dictature hitlérienne". Le numéro de juillet 1943 avait établi une condamnation morale très documentée du STO en rappelant l’injustice du travail forcé contre sa patrie (contraire à la convention de la Haye), de la guerre hitlérienne, l’antichristianisme nazi et le devoir de résistance. Mais dans ses consignes pratiques, la rédaction des Cahiers enjoignait au requis ne pouvant y échapper (soit la très grande majorité des ouvriers concernés), d’"être décidé à tout subir, même le martyre, pour son Dieu et pour sa patrie. Et se préparer dans la mesure du possible à entraver l’effort de guerre allemand au lieu de le favoriser par un apport nouveau". Après lecture de cette consigne, difficile de refuser aujourd’hui cette reconnaissance de résistant à titre posthume aux cinquante qui ont tous subi le martyre "pour Dieu et pour la patrie" (on peut y ajouter aussi pour la classe ouvrière) et lutté par leur apostolat contre la nazification des esprits et qui, pour cette raison, ont été arrêtés, parfois torturés, déportés et sont morts en camp de concentration. 

Le problème sémantique est souvent oublié par les historiens d’aujourd’hui. Les textes de l’époque opéraient parfois une sécularisation de la notion de martyre en l’identifiant au résistant politique déporté, non à la cause religieuse, l’odium fidei ("en haine de la foi"). Et pourtant, l’origine de cette notion de "résistance spirituelle" puise aux sources premières d’une résistance chrétienne et proprement théologique à la politique religieuse du nazisme. C’est en effet au nom de l’universalité du baptême chrétien qu’une partie des Allemands de confession luthérienne se sont opposés en 1934 au projet hitlérien de l’Église du Reich excluant les pasteurs d’origine juive. Et dès 1935, la revue Esprit employait l’expression de "résistance spirituelle" pour honorer leur action dissidente dans ce qui est devenu "l’Église confessante", autour des pasteurs Barth, Niemöller, Bonhoeffer, ce dernier ayant rejoint finalement la conjuration du 20 juillet 1944 contre Hitler.

Une forme insidieuse de résistance 

 Il est clair que pour le nazisme qui se voulait une religion politique exigeant « l’homme tout entier », le christianisme authentique ne peut être que son ennemi, même s’il lui faut s’accorder des délais et des précautions avant de parvenir à l’éradiquer définitivement. Et les militants jocistes le savaient bien qui se réclamaient de l’encyclique de Pie XI Mit Brennender Sorge contre le nazisme (1937). Du reste, les membres de l’Église confessante n’hésitaient pas à dire que "pour la première fois depuis 400 ans, le Pape avait parlé aussi pour eux". Comme l’écrit Thomas Gueydier en s’appuyant sur les témoignages des survivants, compagnons des martyrs "les bourreaux (des cinquante) considéraient l’action religieuse de leur victime comme "une forme insidieuse de résistance" ("Mission française au cœur du Reich" in Les martyrs de l’apostolat, Béatification des cinquante, Documents Episcopat, 2026, p. 27). 

Comment expliquer pourtant que les autorités religieuses qui prêchaient la soumission au pouvoir établi aient pu valider un apostolat clandestin en Allemagne faute d’avoir pu obtenir du Reich la reconnaissance légale d’une aumônerie auprès des travailleurs requis ? La réponse anticipée est fournie en 1938 par l’abbé Luigi Sturzo, fondateur du Parti populaire italien (PPI), antifasciste notoire, exilé en Angleterre, et auteur d’importants essais sur le totalitarisme. 

Une loi injuste n’a pas valeur de loi

En bon théologien moraliste, Sturzo distinguait certaines lois à caractère positif obligeant à commettre un acte intrinsèquement mauvais auquel il faut s’opposer dans tous les cas et celles, à caractère négatif, privant d’un droit légitime, par exemple celui de travailler dans son pays et non dans le pays voisin et ennemi. Si le refus de cette loi risque d’entraîner des dommages plus grands que la privation endurée, l’intéressé qui n’a pas d’autre moyen peut renoncer à ce droit sans pécher. Mais dans le cas d’une loi à caractère négatif interdisant à une personne d’exercer un ministère à celui qui a le devoir de le remplir (Sturzo pensait au médecin se voyant interdire de soigner des Juifs ou au prêtre d’exercer son ministère), aucune obéissance n’oblige en conscience parce qu’une loi injuste n’a pas valeur de loi. Telle est l’explication de la conduite du Saint-Siège dans ses tentatives d’apostolat clandestin en Russie soviétique (Mission d’Herbigny) au cours des années vingt, et dans la validation par Pie XII de la "Mission saint Paul" lancée par Mgr Suhard et l’A.C.A. le 7 avril 1943. Et telle est bien aussi la conduite des prêtres et militants qui répondent aux deux cas de figure évoqués par le théologien italien. 

Des actes de résistance civile

Mais plusieurs des futurs martyrs ont aussi posé des actes de résistance civile. Au STO d’abord, même si, par solidarité avec leurs camarades et pour éviter des représailles, les jocistes partent quand même : au cours d’une réunion jociste, Eugène Lemoine (mort à Zöschen le 8 février 1945), ne parvenant pas à rejoindre l’Angleterre, élève une énergique protestation contre le STO, peut-être inspirée par son aumônier CFTC Armand Vallée (résistant déporté mort à Mauthausen en mars 1943). Résistance par la participation à des filières d’évasion : l’abbé Pierre de Porcaro (mort à Dachau le 12 mars 1945), devenu prêtre ouvrier clandestin en Allemagne, participe occasionnellement à la transmission de faux papiers pour le réseau d’évasion monté par le célèbre Michel Menu, évadé d’un stalag, futur fondateur des Goums. Résistance contre "l’effort de guerre allemand" par patriotisme, le cas du jéciste ingénieur chimiste Jean Chavet (mort à Mauthausen le 24 avril 1945), affecté à la Buna Werke de Schkopau qui ne livre aucun de ses travaux importants à son directeur de recherche. 

Pas d’opposition artificielle

Certes, ces actes occasionnels non subordonnés à une action politique générale n’ont pas été le motif de la déportation. Mais ils nous invitent à ne pas établir d’opposition artificielle entre les deux formes d’initiatives. Patriotes, ces chrétiens l’étaient et ne pratiquaient pas un quelconque "défaitisme missionnaire". Leur présence en Allemagne qu’ils subissent pour la plupart, est cependant ordonnée à une mission supérieure qui est la colonne vertébrale de leur action jusqu’au martyre : apporter à leurs frères le secours de la foi en Jésus-Christ. 

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