Jardins du Vatican. L’air est doux. Sur une terrasse arrosée de lumière, quelques soutanes et robes de bure s’autorisent une pause. Depuis le Collège des Pénitenciers, la vue sur la basilique Saint-Pierre est imprenable, et la végétation qui remonte la colline du Vatican fait croire à un Éden retrouvé. Ici, le vacarme de la Ville éternelle n’est qu’un lointain souvenir. Même les gabbiani, ces redoutables goélands qui se ruent sur les glaces des touristes, semblent retrouver la raison. "Vous n’avez pas tout vu." Sourire malicieux, un cardinal – qui préfère rester anonyme – lève le regard vers une deuxième terrasse, plus petite, qu’on atteint par un vieil escalier de meunier. Du haut du palazzo, la vie ordinaire du petit État s’offre en miniature aux hôtes initiés. En contrebas, des religieuses pressées se battent avec les courants d’air des abords de Saint-Pierre, des gendarmes saluent poliment le secrétaire d’État qui vient à passer, des employés font le plein à la station d’essence du Vatican. "Vous remarquerez qu’il n’y a plus de gardes suisses devant Sainte-Marthe. Tout est redevenu normal ici", commente le cardinal, rieur. Et pour cause. La résidence Sainte-Marthe que le pape François avait habitée durant douze ans a recouvré sa quiétude.
"François et Léon XIV sont complémentaires, le second va faire atterrir les intuitions du premier."
Au Vatican, le cœur du pouvoir s’est déplacé. Le pape Léon XIV a décidé de retourner vivre dans le palais apostolique. Pour ce faire, il a engagé d’importants travaux de réfection. "Les appartements n’avaient pas été habités depuis douze ans. On dit même qu’il y avait des infiltrations par le toit les jours de grandes pluies", confie un garde suisse pour justifier les longs mois de chantier. Qu’à cela ne tienne. Léon XIV n’est pas pressé. Du temps ? Il en a. Élu à l’âge de 69 ans, il ne ressent pas la même urgence que François au moment de son élection en 2013. À l’époque, le cardinal Jorge Mario Bergoglio allait sur ses 77 ans. Le premier Pape sud-américain de l'histoire prédisait un pontificat court. Il avait en conséquence entraîné tambour battant la barque de l’Église vers les eaux agitées de la périphérie. Depuis le 8 mai 2025, l’heure est à l’apaisement derrière les murs de la cité léonine. Sur la terrasse du Collège des Pénitenciers, le cardinal venu d’Asie ne dit pas autre chose. Celui qui doit sa barrette rouge au Pape argentin résume le basculement qui s’est opéré par une formule expressive. "Il faut se souvenir que Jorge Mario Bergoglio avait fait des études de chimie. Fidèle à sa formation, il a été un Pape chimiste, faisant des expériences. Quand on travaille en laboratoire, le risque, parfois, c’est que ça explose. Ce sont les joies de la chimie et de la recherche ! Robert Prevost, lui, a été professeur de mathématiques. C’est l’homme de la logique. Il écoute, prend du recul, analyse, puis, enfin, décide." Et le cardinal de résoudre l’équation : "François et Léon XIV sont complémentaires, le second va faire atterrir les intuitions du premier".

"Son image s’est figée sur celle de 'Léon au balcon', tout sourire et apaisant. Mais ce qu’il dit et fait depuis le soir de l’élection passe sous les radars."
Le grand effacement
La méthode de Léon XIV pour faire "digérer" le pontificat de son prédécesseur reste difficile à déchiffrer, le nouveau Pape jouant jusqu’à présent une partition toute en retenue. Les premières semaines de son pontificat ont ainsi désarçonné bon nombre d’observateurs qui avaient fini par s’habituer aux contrepieds du pape François. "Léon XIV n’intéresse pas nos rédactions", entend-on encore régulièrement aux abords de la Salle de presse du Saint-Siège. "Son image s’est figée sur celle de 'Léon au balcon', tout sourire et apaisant. Mais ce qu’il dit et fait depuis le soir de l’élection passe sous les radars", corrobore un habitué de la Curie romaine.
"La jeune génération pourrait imaginer que ce Pape innove. En réalité, le nouveau, c’est qu’il revient à la tradition de la papauté."
En réalité, Robert Prevost n’a pris personne en traître, et surtout pas les cardinaux. Le missionnaire américain devenu évêque au Pérou puis préfet du dicastère pour les Évêques était connu pour sa grande discrétion. Avant le conclave, le cardinal passait inaperçu dans les rues touristiques du Borgo Pio où il déjeunait parfois, quand il n’était pas avec ses frères augustins qu’il aime encore retrouver à la curie généralice de son ordre, à deux pas de la place Saint-Pierre (voir page 36). Surtout, Léon XIV a annoncé la couleur dès le lendemain du conclave. Devant l’ensemble du collège cardinalice réuni pour sa première messe, il a défini le style de gouvernement qu’il appelle de ses vœux pour "quiconque exerce un ministère d’autorité" dans l’Église. Son mode opératoire : "disparaître pour que le Christ demeure, se faire petit pour qu’il soit connu et glorifié". Cette règle de vie du dirigeant chrétien, Léon XIV l’applique à la lettre. Dans ce cadre, le retour très commenté de la mozette rouge sur les épaules du pontife ne peut s'interpréter comme une volonté de démarcation de sa part, mais plutôt comme le désir de s’effacer derrière les habits de la papauté. "Il ne veut pas faire de son pontificat une espèce de show. Avec lui, les gens viennent voir et entendre le Pape et non pas l’homme Robert Prevost", analyse Mgr Patrick Valdrini, chanoine du Latran et canoniste réputé. "La jeune génération pourrait imaginer que ce Pape innove. En réalité, le nouveau, c’est qu’il revient à la tradition de la papauté", souffle une voix au sein du dicastère pour la Communication. Léon XIV "fait le Pape" – comme disent les Italiens – avec une grande liberté. Il ne se soucie pas du "qu’en-dira-t-on" lorsqu’il choisit de réinvestir Castel Gandolfo, la résidence d’été des papes, boudée par François. Pragmatique, il prend toutefois soin de ne pas revenir sur la décision de son prédécesseur qui avait transformé ce palais situé à une trentaine de kilomètres de Rome en musées. C’est une demeure plus modeste du parc, la villa Barberini, qu’il rejoint désormais chaque lundi soir pour passer vingt-quatre heures au vert.
"Le pape François a eu des accents prophétiques. Il a contribué à dépoussiérer beaucoup de choses. Léon XIV réinvestit une partie des éléments qui avaient été abandonnés."
Dans l’esprit de Léon XIV, point de retour en arrière lorsqu’il déclare – là encore avec pragmatisme – à la Curie romaine : "Les papes passent, la Curie demeure". Ces quelques mots lâchés après son élection sonnent comme un retour en grâce pour l’administration vaticane, peu épargnée par François qui lui avait diagnostiqué dans un discours resté célèbre quinze maladies – Alzheimer spirituel, médisance, vanité, etc. Au sein de la Curie, d’aucuns y voient une volonté d’apaisement, un encouragement et un réajustement. "Le pape François a eu des accents prophétiques. Il a contribué à dépoussiérer beaucoup de choses. Léon XIV réinvestit une partie des éléments qui avaient été abandonnés", commente le cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger. "Cela traduit sa conception naturelle de la papauté qu’il assume humblement. Mais ce n’est pas trahir François que de retourner l’été à Castel Gandolfo ou de réintégrer le palais apostolique. C’est la façon dont on habite les lieux qui compte. Tant mieux si ce ministère pétrinien peut être assumé de manière différente. Et tant mieux si cela apporte de la paix et si l’Église ne se divise pas sur des faux symboles", insiste-t-il.
"Le retour à la primauté du Christ"
Paradoxalement, le souci d’effacement de Léon XIV a peut-être été le plus manifeste lors du plus grand rassemblement de l’année 2025. Le samedi 2 août, les 96 hectares de terrain de Tor Vergata, en banlieue de Rome, ont accueilli près d’un million de jeunes à l’occasion du jubilé, dans une atmosphère bouillante. Attendu telle une rock-star par les fidèles du monde entier, le Pape est finalement arrivé en hélicoptère au soleil couchant. Certes, il n’a pas échappé à un tour en papamobile. Mais bien vite, l’ambiance s’est transformée quand le Pape a disparu derrière une croix qu’il a portée jusqu’à l’immense scène. Comme le symbole de ce début de pontificat. Des JMJ de Lisbonne en 2024, les jeunes retiennent probablement le "todos, todos, todos" d’un pape François souhaitant inclure "tout le monde" dans une Église "hôpital de campagne". Ceux des JMJ de Madrid (2011) demeurent marqués par un Benoît XVI resté présent avec les jeunes au cœur d’une impressionnante tempête. Ceux du jubilé 2025 garderont en mémoire l’image d’un jeune pontife s’effaçant derrière la croix du Christ. Une fois encore, Léon XIV avait prévenu. Car après avoir exprimé aux cardinaux le besoin de "disparaître", il leur avait dessiné une feuille de route en sept points inspirée par son prédécesseur. En tête de liste figurait "le retour à la primauté du Christ dans l’annonce".
Il faut le dire : les six autres points de ce programme n’ont pas défrayé la chronique. "La conversion missionnaire de toute la communauté chrétienne", la "croissance dans la collégialité et la synodalité", "l’attention au sensus fidei, en particulier dans ses formes les plus authentiques et les plus inclusives, comme la piété populaire", "l’attention affectueuse aux plus petits et aux laissés-pour-compte", et "le dialogue courageux et confiant avec le monde contemporain" n’ont suscité qu’un écho mesuré. Mais ces orientations fixent le cap d’un chantier de fond que le Pape entend mener sans tambour ni trompette.
Une communication épurée
Pour les questions sensibles, celles laissées en suspens par son prédécesseur, Léon XIV a sa recette. Tel un chirurgien-dentiste, il s’attache à désensibiliser les sujets délicats par une communication maîtrisée et le choix assumé de s’affranchir du temps médiatique pour inscrire sa réflexion et son action dans le temps long. Le premier entretien du pape Léon XIV accordé à la vaticaniste Elise Allen est en ce sens révélateur. Interrogé sur le diaconat féminin, il assure ne pas avoir a priori "l’intention de modifier l’enseignement de l’Église". Idem pour l’accompagnement des couples de même sexe. Sur cette question, le Pape ne veut pas s’enfermer dans la dialectique conservatrice/progressiste. D’ailleurs, il laisse paraître dans son agenda officiel sa rencontre avec le père James Martin, jésuite à l’avant-garde de l’inclusion des personnes LGBT dans l’Église, mais aussi une rencontre avec l’association Courage, qui aide les personnes homosexuelles à vivre la continence, selon l’enseignement de l’Église.
"Léon XIV agit différemment, avec une communication sobre et précise, n'hésitant pas à faire l’économie de commentaires."
Sur la liturgie, le Pape semble faire sien le précepte ignatien consistant à ne pas prendre de décision dans la tempête. Il permet ainsi au cardinal Raymond Burke de célébrer une messe tridentine dans la basilique Saint-Pierre sans toutefois se hâter de se prononcer sur le motu proprio Traditionis Custodes, par lequel François a drastiquement limité en 2022 la possibilité de célébrer la messe en latin selon le missel de 1962. "Robert Prevost est un Augustin. Il a l’expérience des grands ordres religieux et n’a donc pas peur du temps. Il n’est pas soumis aux circonstances et aux accélérations médiatiques", souligne Mgr Patrick Valdrini.
Le rapport de Léon XIV à la presse est en cela singulier. Il parle très régulièrement aux journalistes qui l’attendent le mardi soir devant la villa Barberini de Castel Gandolfo. Mais il opte pour une communication épurée et sans emphase (voir page 94). "Le pape François se servait des médias extérieurs pour réformer l’Église catholique et la Curie de l’intérieur", analyse Olivier Mathonat, auteur d’une thèse sur la façon dont les médias influencent les conclaves. "Léon XIV agit différemment, avec une communication sobre et précise, n'hésitant pas à faire l’économie de commentaires", ajoute le directeur adjoint des études à l’Ircom d’Angers. "Ce qui me frappe avec Léon, c’est l’ordre", abonde le père Federico Lombardi, ancien porte-parole du pape Benoît XVI et durant les premières années du pape François. "Avec François, on avait une créativité et une spontanéité puissantes, très inspirantes, mais à la fin il y avait aussi des moments de confusion", résume le jésuite, qui voit dans la communication de Léon XIV l’avènement d’ "une atmosphère de dépassement des tensions". L’ordre. Les cardinaux ne s’y sont pas trompés : Robert Prevost aime l’ordre ; et ils l’ont aussi choisi pour cela. Canoniste de formation, il a vite montré son attention pour le respect de la loi et des règles.
Révolution de velours
À l’automne dernier, par exemple, les spécialistes du droit de l’Église ont bu du petit-lait. Secoués pendant douze ans par une production normative foisonnante et parfois contradictoire, ils ont dû accueillir avec émotion le bulletin quotidien du Saint-Siège du 21 novembre. Certes, le grand public n’y a vu que du feu. Mais pour les experts, un détail valait son pesant d’or : Léon XIV modifiait le premier alinéa de l’article 8 de la loi fondamentale de l’État de la Cité du Vatican. Celui-ci prévoyait que seul un cardinal pouvait présider au nom du Pape le gouvernement du petit État. Or, quelques mois plus tôt, François avait nommé une femme à ce poste, la religieuse Raffaella Petrini, sans s’embarrasser de modifier le droit. Pointilleux, son successeur a confirmé l’ouverture impulsée par François tout en la rendant juridiquement irréprochable. Ainsi va la vie sous le pontificat de Léon XIV : il ne s’agit pas de solder un héritage, mais de le structurer et de le mettre en œuvre.
C’est dans cet esprit que s’est inscrit l’acte le plus marquant des premiers mois de l’ère Léon XIV : la convocation, début janvier, des cardinaux du monde entier pour un consistoire extraordinaire. La pratique était tombée en désuétude ces dernières années. Officiellement, ces deux journées de réunion à huis clos visaient à définir les priorités du Pape. À l’ordre du jour, quatre thématiques : la mission, la synodalité, la liturgie et les relations entre la Curie et les diocèses. Mais les deux derniers sujets, les plus sensibles, furent retirés de la réflexion après un vote du collège cardinalice, assurant à ce premier consistoire un climat des plus sereins. En réalité, plus que le fond des thèmes traités, l’intérêt de ce ballon d’essai pour Léon XIV était de poser les jalons d’une gouvernance plus collégiale. "Le Saint-Père a plus écouté que parlé", pouvait ainsi témoigner le cardinal philippin Pablo Virgilio David, durant ces journées. Bon nombre de cardinaux y ont vu une application concrète du Synode sur la synodalité, ce vaste chantier lancé par François pour rendre l’Église catholique plus participative, moins cléricale et pyramidale. Léon XIV l’a annoncé : l'exercice se renouvellera chaque année. Il entend ainsi inscrire durablement le "sénat" de l’Église dans le processus de décision, et imprimer le rythme d’une Église véritablement synodale. À l’ère de Léon XIV, une révolution de velours se joue peut-être à Rome. À bas bruit.
Pratique










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