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Le dernier confesseur de Louis XVI, l’abbé Edgeworth de Firmont

Benazech, Louis XVI et l'abbé Edgeworth de Firmont au pied de l'échafaud, 21 janvier 1793, Versailles, Musée du château

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Jean-François Thomas, sj - publié le 04/05/26
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Humble et discret, le prêtre irlandais qui accompagna Louis XVI au pied de l’échafaud ne laissa pour seule trace que son témoignage écrit des dernières heures du roi. En confessant le condamné, Edgeworth de Firmont risquait sa vie.

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Lorsque l’ancien oratorien Jean-Jacques Poupart, curé de Saint-Eustache et confesseur de Louis XVI, prêta serment à la Constitution civile du clergé en janvier 1791, il fut remplacé dans sa charge auprès du roi par le supérieur général des eudistes, François-Louis Hébert, futur bienheureux puisque parmi les victimes du massacre du 2 septembre 1792 à la prison de Saint-Joseph-des-Carmes. Ce dernier sera une éminente figure spirituelle qui eut tant d’influence sur la vie intérieure du roi pris dans la tempête révolutionnaire. Attachons-nous aujourd’hui au portrait de l’ultime confesseur de Louis XVI, l’abbé Henri Edgeworth de Firmont.

Grand-vicaire du diocèse de Paris

Le parcours de cet homme de Dieu est étonnant. Né en 1745 en Irlande, il suivit ses parents en exil en France pour échapper à la persécution religieuse lorsque son père, pasteur protestant, se convertit au catholicisme. Il sera élève des jésuites à Toulouse, puis entrera au séminaire des Missions étrangères à Paris. Très rapidement après son ordination, il fut choisi comme grand-vicaire du diocèse de Paris par l’archevêque d’exception qu’était Mgr Antoine-Éléonor-Léon Leclerc de Juigné — une véritable figure de sainteté par sa douceur, sa charité. Monsieur Martin Hody, dernier supérieur général des Missions étrangères avant la Révolution, le proposa comme directeur spirituel et confesseur à Madame Élisabeth en 1791.

Quittant Paris à l’époque des massacres de septembre, il y retourna cependant pour reprendre sa charge de vicaire général alors que l’archevêque était en exil à Constance, aidant bien des évêques et des prêtres réfractaires et sans revenus. Alors prisonnière au Temple, la famille royale était privée de tout accès aux sacrements, mais Madame Elisabeth conseilla à son frère l’abbé Edgeworth de Firmont comme possible confesseur, car Louis XVI cherchait bien sûr un prêtre ayant refusé de prêter serment. Il faudra donc attendre la veille de son exécution pour que le roi puisse enfin rencontrer ce confesseur hors du commun.

Le prêtre risque sa peau

Il est d’ailleurs miraculeux que Louis XVI ait pu se confesser et assister à la messe à quelques heures de sa mort. En effet, lorsque le ministre de la Justice, Dominique-Joseph Garat, alla au Temple, en début d’après-midi du 20 janvier 1793, pour signifier au roi sa condamnation à mort exécutable dans les vingt-quatre heures, il n’était bien sûr pas question d’accorder à Louis XVI les secours de la religion. Cependant, ce dernier exprima deux requêtes à Garat : celle de pouvoir se préparer pendant trois jours à paraître devant Dieu, et celle de rencontrer en toute liberté une personne de son choix, à savoir l’abbé. En fin de journée, Garat revient pour donner les réponses de la Convention : la première demande est refusée, mais, en revanche, il est accompagné par Henri Edgeworth de Firmont, ceci contre toute attente. Le prêtre risque sa peau, et il le sait. Une fois le roi décapité, il était probable que les assistants, excités par le sang, réserveraient un sort semblable à ce confesseur qui avait refusé de reconnaître la Constitution civile du clergé.

"Il y a quelque chose de surhumain"

Tout est connu dans le détail des dernières heures de Louis XVI, grâce au témoignage écrit de l’abbé. Chacun reconnaît la probité et l’exactitude de ce qu’il rapporta, car sa réputation était sans tache. Alors qu’il se trouvait dans la voiture du ministre l’emmenant au Temple, celui-ci lui déclara soudain : "Grand Dieu ! de quelle affreuse commission je me vois chargé ! Quel homme ! ajouta-t-il, en parlant du roi ; quelle résignation ! quel courage ! Non, la nature toute seule ne saurait donner tant de forces : il y a quelque chose de surhumain" (Henri Edgeworth de Firmont, Dernières heures de Louis XVI). Ce cri du cœur résonne d’ailleurs en bien des rapports et des témoignages relatant l’avancée vers la mort de Louis XVI. 

Arrivé à la prison, il fut fouillé soigneusement, tant était craint qu’il ne portât avec lui quelque arme ou poison. Mis en présence du roi avec grande émotion mutuelle, il écouta le souverain lui lire son fameux Testament, puis répondit à ses questions au sujet de la persécution dont le clergé était l’objet. Louis XVI insista pour faire passer le message suivant à l’archevêque de Paris en exil : "Marquez-lui que je meurs dans sa communion, et que je n’ai jamais reconnu d’autre pasteur que lui". Il ajouta aussi, en ce qui regardait son cousin le duc d’Orléans qui, par son vote, avait entraîné sa condamnation à mort : "Qu’ai-je donc fait à mon cousin pour qu’il me poursuive ainsi ?... Mais pourquoi lui en vouloir ? il est plus à plaindre que moi. Ma position est triste, sans doute ; mais le fût-elle encore davantage, non, très certainement, je ne voudrais pas changer avec lui".

Les paroles de pardon

Après cela, le roi rencontra sa famille pour la dernière fois pendant presque une heure : la reine, le dauphin, sa fille et Madame Élisabeth, adieux déchirants, même si Louis XVI donna l’espoir d’une autre rencontre avant d’aller vers l’échafaud — ce qu’il ne fera point sur les conseils de son confesseur afin de ne pas raviver davantage la douleur des siens. Ensuite l’abbé eut le courage — afin que le roi puisse recevoir la sainte communion une dernière fois — de demander aux commissaires de la tour du Temple, la permission de célébrer la messe pour le prisonnier. Là aussi, étrangement, ces hommes terribles, surpris par la démarche, acceptèrent, et les ornements et objets liturgiques nécessaires furent apportés de l’église la plus proche. Ainsi, après avoir parlé longuement dans la nuit avec le roi qui, ensuite, prit quelque repos, le prêtre intrépide célébra les saints mystères à 6h, le roi à genoux par terre.

"Fils de saint Louis, montez vers le ciel".

Emmené alors en voiture avec Louis XVI jusqu’au lieu du supplice — anciennement place Louis XV et alors place de la Révolution —, ils récitèrent tous deux les psaumes des défunts alternativement. Chacun, attaché à l’Histoire de France, connaît les derniers instants du roi, la façon dont il se défit lui-même de ses vêtements, dont il accepta d’être lié, à l’invitation de son confesseur : "Sire, lui dis-je avec larmes, dans ce nouvel outrage je ne vois qu’un dernier trait de ressemblance entre votre majesté et le Dieu qui va être sa récompense". Enfin les paroles de pardon de Louis XVI, et, rapportés cette fois par le bourreau Sanson à la Convention, les mots du confesseur au souverain prêt à monter les marches : "Fils de saint Louis, montez vers le ciel".

Au cœur du mois marial

Sans que personne ne s’opposât à son départ, l’abbé, dès que la tête de Louis XVI tomba, fendit la foule hébétée et alla rendre compte à Malesherbes, échappant ainsi à une mort probable. Il se cachera à Paris jusqu’en 1796 avant d’émigrer vers l’Angleterre puis à Edimbourg auprès du comte d’Artois, futur Charles X. Enfin il fut nommé chapelain du comte de Provence, Louis XVIII, à Mittau en Lettonie où il mourut le 22 mai 1807 en soignant des prisonniers français au cœur de ce mois marial auquel il était très attaché. Lors de l’occupation soviétique en 1945, le cimetière catholique où il reposait fut rasé. Ainsi cet homme admirable ne laissa-t-il aucune trace, ceci étant conforme à sa vie discrète, humble et totalement donnée, sans aucune ombre de haine et de vengeance.

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