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La fermeture du Carmel de Compiègne donne l’occasion de relire La Première à l’échafaud et Dialogues des Carmélites, en guise de lutte contre l’oubli et dans la certitude que la fécondité des martyres ne se mesure pas seulement aux pérennités visibles. En s’inspirant de la nouvelle de Gertrud von Lefort, à partir du scénario que le père Brückberger en avait tiré pour une adaptation cinématographique, Bernanos trouvait une ultime façon de témoigner d’une certitude qui l’habitait : seuls les saints sont des enfants. Sa Blanche de la Force clôt ainsi l’œuvre de l’écrivain par la voix de l’enfance retrouvée à l’agonie.
Seuls les saints sont des enfants
Attention : Bernanos ne dit pas que seuls les enfants sont des saints, ce qui est la porte ouverte à tous les infantilismes régressifs et à toutes les nostalgies d’une supposée innocence. Il dit que seuls les saints sont des enfants, ce qui implique le plus souvent la lutte de toute une vie. Autrement dit, la plupart des saints grandissent et vieillissent, mais ils trahissent un peu moins que les autres les promesses de l’enfant assoiffé d’absolu qu’ils étaient.
Le courage de la vérité à dire
Ce qui est présent dans Dialogues des Carmélites comme un testament spirituel se trouve aussi dans une puissante lettre au père Brückberger, datée du 7 mai 1948, soit deux mois avant la mort de Bernanos. Dans cette dernière adresse au dominicain volcanique, Bernanos, sentant sa mort proche, s’encombre encore moins que d’habitude de formules diplomatiques. Aux portes de l’agonie, il croit plus que jamais qu’ "il y a quelques petites choses à mettre au point", surtout à l’égard de ce religieux envers lequel il pense avoir une mission paternelle : "Mon cher Brück, j’ai toujours été lâche envers mes enfants, et il est naturel que je l’aie été envers vous, car je vous considère toujours comme mon fils". Ce Mea culpa n’a rien à voir avec un attendrissement vain sur soi-même, car il est immédiatement suivi du courage de la vérité à dire :
"Vous vous êtes plaint que je ne voulais jamais voir en vous que le 'petit moine' de 1937. Ce n’est pas le 'petit moine' de 1937 que je regrette, je pense à ce qu’il serait devenu, à ce qu’il aurait fait d’utile ou de grand — avec moi — sans moi, qu’importe ! Vous avez trahi ce 'petit moine'. Mais vous ne pouvez pourtant pas rompre avec lui, comme vous avez rompu déjà avec la plupart de ceux qui l’aimaient. Un jour vous le retrouverez, je veux dire que vous serez face à face. N’attendez pas trop longtemps ! Ne lassez pas sa patience. Car alors vos relations, vos intrigues, entourloupettes et pirouettes ne vous sauveront pas de sa colère, et ce 'petit moine' de rien du tout vous balaiera comme un fétu."
Une leçon d’amitié sans complicité
Avertissement salutaire, qui montre à quel point une amitié authentique inclut d’une manière ou d’une autre la charge d’âme. Ce Bernanos qui définissait le diable comme "l’ami qui ne reste jamais jusqu’au bout" et qui précisait que, dans le mal, il n’y a pas d’ami, mais uniquement des complices, offrait ici à son cher Brück une magistrale leçon d’amitié sans complicité.
Tu finiras sur l’échafaud fut le titre du premier tome des mémoires de Raymond Brückberger. Il y a fort à parier que Bernanos, ami qui reste jusqu’au bout, lui murmura inlassablement d’outre-tombe qu’il y avait rendez-vous avec le "petit moine", mais aussi avec la dernière des carmélites, petite moniale qui ne serait pas dupe des effets de manche d’un vieux dominicain.










