Les entrepreneurs de la Silicon Valley se prennent-ils pour le Messie ? La question n’est pas anodine, et c’est précisément l’un des constats les plus frappants de L’Heure des Prédateurs (Gallimard), l’essai de Giuliano da Empoli. L’auteur y démontre que les "seigneurs de la tech" comme il les appelle, partagent avec les autocrates une même mécanique du pouvoir : se présenter comme les seuls capables de sauver leur peuple, leur époque, ou même l’humanité tout entière. Que ce soit Donald Trump se mettant en scène en Jésus-Christ sauveur sur les réseaux sociaux, ou Elon Musk promettant de "sauver l’humanité" la posture est identique. Da Empoli montre que ces figures, qu’elles soient politiques ou technologiques, jouent le rôle de messies modernes, opposant un monde ancien, défaillant, à un avenir radieux qu’eux seuls pourraient instaurer.
Des prophètes… capitalistes
Prenons Elon Musk : il ne se contente pas de vendre des voitures électriques ou des fusées. Il vend une forme de salut. Avec Neuralink, il promet de fusionner l’homme et la machine pour éviter notre obsolescence (à commencer par réparer les personnes handicapées, souffrant de lésions de la moelle épinière…). Avec SpaceX, il assure que la colonisation de Mars est la seule issue pour "sauver l’humanité". Mark Zuckerberg, lui, a d’abord voulu "connecter le monde" avec Facebook, avant de nous proposer un métavers où tout serait possible, comme si la réalité actuelle était trop étriquée pour nos ambitions. Quant à Peter Thiel, il investit des millions dans des technologies censées "vaincre la mort", comme si la finitude humaine n’était qu’un bug à corriger. Leur langage est celui des prophètes. Ils annoncent tous une nouvelle ère.
Pourtant, cette rhétorique du salut cache mal une réalité bien moins spirituelle… Ces entrepreneurs ne sont pas des messies, mais des capitalistes. Et leurs entreprises, aussi innovantes soient-elles, qu’on le veuille ou non, reposent sur des modèles économiques qui creusent les inégalités, exploitent les données personnelles, et détruisent la planète. Amazon écrase les petits commerces tout en précarisant ses employés. Google et Facebook monétisent nos vies privées à une échelle inédite. Tesla, malgré ses discours écologiques, s’appuie sur une extraction minière dévastatrice pour ses batteries, tandis que l’empreinte carbone des data centers explose. Leur messianisme est d’autant plus ironique qu’il s’accompagne d’une détérioration concrète des conditions de vie pour une grande partie de l’humanité.
Le technosolutionnisme
Cette croyance aveugle en la technologie comme solution universelle a un nom : le techno solutionnisme. Evgeny Morozov, parmi d’autres intellectuels, en a fait une critique acerbe. Pour lui, cette idéologie réduit les défis sociaux, politiques ou existentiels à de simples problèmes d’ingénierie. Il développe cette théorie dans son livre : Pour tout résoudre, cliquez ici (FYP Editions). La pauvreté ? Une application suffira. La solitude ? Un réseau social y remédiera. La mort ? L’IA et la biotechnologie la terrasseront. Mais la technologie, aussi puissante soit-elle, n’est qu’un outil. Elle ne peut pas, à elle seule, apporter le salut, la justice ou la dignité. L’idolâtrer, c’est oublier que ces valeurs dépendent avant tout de nos choix, de nos relations, et de notre humanité. Le messianisme des tech-bros n’est qu’une illusion, un leurre qui nous éloigne des vraies questions : comment vivre ensemble ? Comment préserver la planète ? Comment donner un sens à notre existence, avec nos limites, nos faiblesses, et notre finitude ? Comment vivre vraiment libres ?
Le christianisme, depuis deux mille ans, rappelle des vérités éternelles : le vrai progrès ne passe pas par l’optimisation de nos performances, mais par l’humble reconnaissance de nos limites. La dignité ne se trouve pas dans ce que nous produisons ou consommons, mais dans ce que nous sommes. Et le salut, s’il existe, ne viendra pas d’une application, d’un algorithme ou d’une start-up, mais d’une relation personnelle avec Dieu, avec les autres, avec la Création tout entière.
Accepter les limites
Cela ne signifie pas rejeter la technologie. Bien au contraire : une tech désacralisée, remise à sa place d’outil au service de l’humain, peut être une bénédiction. Mais pour cela, il faut accepter de lui fixer des limites. Des limites éthiques, d’abord, pour que l’innovation serve le bien commun plutôt que les intérêts de quelques-uns. Des limites écologiques, ensuite, pour que le progrès ne se fasse pas au détriment de la planète. Des limites anthropologiques, enfin, pour que l’homme reste au centre, avec sa fragilité, ses failles, et sa beauté. À nous de choisir.










