Le problème de Louis XVI n’était "ni l’incompétence, ni l’indifférence", mais une inadéquation entre son tempérament et la rupture historique qu’il devait affronter. Cette lecture, reprise par Gérald Karsenti, ancien PDG de SAP France, prolonge une intuition du sociologue Herbert Spencer : les individus ne valent jamais indépendamment de leur époque. Mais cette réflexion concernerait-elle seulement les dirigeants ? Ne toucherait-elle pas chacun de nous, dès lors que l’on s’interroge : ce que je fais correspond-il à ce que je suis ?
Face à ce décalage, les Anglais ont plusieurs expressions : misfit (inadéquation), wrong seat (mauvais siège dans le bus), square peg in a round hole (pièce carrée dans un trou rond !)… autant d’images pour dire une même expérience : celle d’un désaccord entre ce que l’on fait et ce que l’on est. La langue française est plus discrète, mais tout aussi parlante : être en porte-à-faux, ne pas être à sa place, se sentir décalé.
Quand le travail devient une question d’identité
Ces nombreuses expressions indiquent que l’expérience est fréquente — et de plus en plus chargée. Une étude McKinsey (2023) révèle que 70 % des actifs attendent de leur travail qu’il donne sens à leur vie. Ce chiffre ne dit pas que les gens sont fragiles ou exigeants, mais que quelque chose s’est déplacé : ce n’est pas seulement le travail qui a changé, mais la place qu’il occupe dans nos vies. Ce glissement rend le décalage professionnel bien plus douloureux qu’il ne l’était autrefois. Ne pas être à sa place, ce n’est plus seulement mal travailler. C’est, d’une certaine façon, mal exister dans son job, avec la dérive de mettre tous ses œufs dans le même panier existentiel : si le travail flanche, c’est l’identité personnelle qui s’effondre.
La "bonne place" n’est pas donnée d’avance
On imagine — surtout quand on est jeune — qu’il existe quelque part, une place "faite pour soi" — un poste qui correspond naturellement à ce qu’on est et qui n’attend que nous. Illusion rassurante ! Une place n’est jamais bonne dans l’absolu : elle l’est dans une configuration, à un moment, pour une personne donnée. Ce qui compte, ce n’est pas l’adéquation parfaite, mais un seuil suffisant — pouvoir agir sans s’épuiser ni se trahir. En dessous de ce seuil, on survit. Au-dessus, on peut commencer à construire.
On croit souvent que l’on s’accomplit en trouvant une activité parfaitement alignée avec ses aspirations. C’est rarement ainsi que cela se passe. La plupart du temps, l’alignement se construit par des ajustements progressifs, à l’intérieur d’un cadre imparfait certes, mais avec une marge de liberté souvent plus large qu’on ne l’imagine. Être à sa place, ce n’est pas occuper un poste idéal. C’est habiter intelligemment un rôle réel.
Le malaise, un signal
Le malaise professionnel est souvent mal interprété. On le réduit à un manque de confiance, à une fragilité personnelle, voire au "syndrome de l’imposteur", ce symptôme qui envoie comme signal un sentiment d’illégitimité : on doute de soi sans raison objective. Le malaise structurel signale davantage un décalage avec l’environnement : on étouffe malgré ses compétences. Pour les distinguer, une question suffit : "Si l’on me donnait plus de reconnaissance et de formation, mon malaise disparaîtrait-il ?" Si oui, c’est un doute ; sinon, c’est un signal d’inadéquation réelle. Face au décalage, la tentation est grande de partir. On imagine qu’ailleurs, le problème n’existerait pas. Mais n’est-ce pas sous-estimer le pouvoir dont on dispose pour transformer notre relation à notre travail ? De nombreuses recherches sur le job crafting (personnalisation du poste) montrent que notre marge de manœuvre est plus vaste que nous ne le pensons pour adapter notre rôle, nos missions, ou notre manière d’agir. Avant de partir, mieux vaut vérifier jusqu’où l’on peut transformer son rôle. Dans tous les cas, un regard extérieur aide à discerner. Et si la "bonne place" n’était pas celle que l’on trouve, mais celle que l’on parvient à faire sienne ?










