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C’est le mois le plus beau, c’est le mois de Marie ! Au seuil de ce mois de mai, c’est l’époux de Marie que nous honorons par la fête liturgique de Saint Joseph, travailleur. Même si à l’oreille française le mot travailleur sonne un peu prolétaire à la "Arlette Laguiller", c’est en réalité un mot neutre qui ne tranche pas la question de savoir si Joseph était salarié, patron, artisan, ouvrier, dirigeant, commerçant, industriel… Dans nos calendriers, on parle souvent, il est vrai, de saint Joseph, artisan. Or ce mot artisan, induit dans nos mentalités contemporaines toute une imagerie dont il est peu sûr qu’elle corresponde à la réalité de ce que fut le travail de saint Joseph. La question est d’importance car on ne peut oublier que le métier de Joseph fut aussi, jusqu’à ses trente ans, le métier de Jésus, au point que ses contemporains appelaient tout bonnement notre Seigneur : le charpentier (Mc 6,3).
Joseph, le notable
L’iconographie sulpicienne présente souvent saint Joseph comme un pauvre artisan dans une échoppe misérable sciant laborieusement quelques planches… En fait il semble que le terme grec employé par les évangélistes tektwn tektôn, soit l’équivalent de l’araméen naggara. Or naggara tout comme tektôn peut avoir des sens très différents : charpentier, tourneur, artisan mais aussi maître ou artiste. Dans quelques passages talmudiques, naggara semble signifier "savant" et bar naggara (fils du charpentier) signifie "étudiant, disciple". Dans les villages où il n’y a pas de rabbin, le charpentier en tient lieu. Lors de l’exil à Babylone, les charpentiers furent emmenés en déportation car il faisait partie des notables du pays (Jr 24,1) (1).
Il faut se défaire de nos préjugés qui opposent assez systématiquement travail manuel et niveau intellectuel. Dans le monde juif pharisien, tous les rabbis, les maîtres en science théologique, avaient un métier manuel. Rabbi Hillel était bûcheron, Rabbi Yohanan cordonnier, etc. Les prêtres du Temple avaient eux aussi une activité profane et manuelle comme c’était sans doute le cas de l’apôtre et évangéliste Jean, le disciple que Jésus aimait, fils de Zébédée, à la fois prêtre (Jn 18,15) et pêcheur sur le lac de Galilée (Mc 1,19). Rabbi Jésus de Nazareth a travaillé le bois, cela ne fait pas de doute. Saint Justin (+165), originaire de Naplouse, parle des objets en bois — jougs et charrues — fabriqués par le Christ dans l’atelier de saint Joseph (Dialogue avec Tryphon, 88). On trouve significativement ces instruments agricoles dans l’enseignement du Seigneur : être disciple, c’est mettre la main à la charrue et porter le joug (Mt 11,29) (2).
Joseph, l’entrepreneur
En outre nous savons qu’en l’an 4 av. JC, Hérode Antipas entreprit de faire de Sépphoris, ville à sept kilomètres au nord-ouest de Nazareth, sa nouvelle capitale. Cela constitua certainement un chantier très important qui requerrait des compétences de charpentiers. Joseph — et même Jésus — y ont-ils travaillé ? Ont-ils plutôt fui cette ville païenne si proche de chez eux pour aller construire des barques au bord du lac de Génésareth à quelques trente kilomètres de là ? Joseph était-il un simple ouvrier ou bien possédait-il une entreprise immobilière ou un chantier naval ? Cela est difficile à préciser. On imagine mal la sainte Famille vivant dans l’opulence. D’ailleurs lors de la présentation au Temple, Marie et Joseph ne portent-ils pas l’offrande des pauvres, deux petites tourterelles (Lc 2, 24) ? Ne sont-ils pas suffisamment riches pour offrir un agneau, ou faut-il plutôt considérer que, portant l’Agneau véritable, Jésus, ils se contentent d’apporter deux colombes en complément pour passer inaperçus ? Manifestement, sans être misérable, la sainte Famille vit modestement, sans se faire remarquer.
La fête du travail humain
Le flou entourant la nature du travail et le statut social de saint Joseph donne finalement toute sa signification à la fête du 1er mai. Ce n’est pas telle ou telle catégorie socio-professionnelle qui est honorée ce jour-là, mais bien le travail humain en lui-même. En effet le travail a été sanctifié par Notre Seigneur qui n’a pas méprisé d’assumer le métier de saint Joseph. C’est ainsi, note Péguy, que "dans la théologie chrétienne, la loi du travail n’a point de base d’application plus sérieuse que le travail quotidien de Jésus dans l’atelier de Nazareth…" :
"L’homme aujourd’hui qui travaille est un homme qui fait comme Jésus, qui imite Jésus. Le travail quotidien n’est plus une peine, il n’est plus uniquement une peine, il n’est plus premièrement une peine. Il est aujourd’hui une imitation… L’homme qui fait sa journée imite au premier rang Jésus qui faisait sa journée…" (Un nouveau théologien, M. Fernand Laudet, Pléiade p. 411-412.)
Notes :
(2) "Quiconque a mis la main à la charrue et regarde en arrière est impropre au Royaume de Dieu" (Lc 9,62) Le soc de la charrue était en bois, donc fragile. Regarder en arrière, c’était prendre le risque de le briser sur quelque pierre.








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