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Il n’y a plus d’”intellectuels catholiques”, mais il y a mieux !

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Jean Duchesne - publié le 29/04/26
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Écrivains et universitaires croyants n’ont pas d’abord à dialoguer avec le monde, précise l’essayiste Jean Duchesne, mais à montrer que la foi stimule et dilate l’intelligence.

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Un débat s’est ouvert il y a exactement trente ans, au printemps 1996, à la suite d’un article dans Le Monde sur "le silence des intellectuels catholiques". Les réactions furent variées, niant, relativisant ou tentant d’expliquer cet apparent mutisme. La Croix et Le Figaro publièrent d’autres contributions. Les historiens se sont depuis emparés de la question. Reste qu’elle demeure posée et toujours d’actualité, car l’Église comprend forcément des écrivains et des universitaires qui ne sont pas des théologiens de métier ni de simples porte-parole du Magistère, et qui ne font pas plus mystère de leur foi qu’ils ne s’en proclament docteurs.

Un terme à définir

Il faut commencer par définir ce que l’on entend par "intellectuel". Le Dictionnaire de l’Académie française donne : "Personne qui, exerçant une profession intellectuelle, intervient dans la vie publique au nom de son savoir, de ses idées." Les exemples donnés de cette profession sont : médecin, juriste, professeur. On peut ajouter toutes les activités de publication littéraire qui confèrent une certaine notoriété et autorité. Les académiciens précisent : "Le terme d’intellectuel fut surtout utilisé, dans ce sens, à partir de l’affaire Dreyfus."

Mais on peut observer qu’un pionnier, autrement dit un des tout premiers à se prévaloir de sa réputation comme auteur à succès pour intervenir dans des affaires où ses talents de plume ne lui conféraient pas de compétence particulière, fut Voltaire (1694-1778). Après lui, on trouve Chateaubriand (1768-1848), mais son œuvre a aussi (et peut-être surtout) valeur de témoignage — et sur sa vie mouvementée aussi bien que sur la sincérité de sa foi. Le parfait "intellectuel catholique" apparaît un peu plus tard avec Frédéric Ozanam (1813-1853), qui enseigne à la Sorbonne et s’engage à la fois dans l’apologétique et dans des œuvres de charité.

De Claudel et Péguy à Bernanos et Mounier

Par la suite (et pour s’en tenir à la France), journalistes et écrivains catholiques ne manquent pas, de la seconde moitié du XIXe siècle au milieu du XXe, avec parmi eux nombre de convertis. Il est impossible de les nommer tous ici. Mentionnons seulement Claudel (1868-1955), Péguy (1873-1914), Maritain (1882-1973), Mauriac (1885-1970), Bernanos (1888-1948), Mounier (1905-1950)... Tous interviennent plus ou moins dans l’actualité de leur temps, bien au-delà des polémiques de la "Belle Époque", pour illustrer, en leur nom personnel et non comme missionnés par la hiérarchie, la pertinence dans le contexte du christianisme avec tous ses paradoxes et l’ampleur des enjeux que ceux-ci révèlent.

Après la Seconde Guerre mondiale, alors que l’instruction se développe et que le métier d’enseignant se "prolétarise", se constitue le Centre catholique des Intellectuels français (CCIF). Il faut noter que c’est le Centre (l’institution) qui se déclare catholique, et non ceux qu’il rassemble. Ceci reflète une volonté d’ouverture, de dialogue avec un monde en train de se séculariser, et d’abord avec les "sciences humaines" et les courants de pensée (marxisme, psychanalyse, existentialisme, structuralisme...) qui restructurent la culture. 

"Intellectuels", mais pas "militants"

Bien que le CCIF soit accompagné de théologiens, ait pignon sur rue avec sa revue Recherches et Débats et des manifestations de masse (plusieurs milliers de participants) signalées dans la presse, ce n’est pas un mouvement d’Église. Il se distingue ainsi de l’Action catholique par laquelle la hiérarchie a, dans l’entre-deux-guerres, mobilisé quantité de laïcs "militants" s’activant à réévangéliser leurs "milieux" respectifs. Les "intellectuels" croyants entendent certes présenter la foi chrétienne, au moins en tant qu’outil d’évaluation des perspectives nouvelles. Mais ils veulent aussi de ne pas esquiver les critiques de celles-ci et, plus largement, de la rationalité académiquement "scientifique", rendue irrésistible par les progrès technologiques et la croissance économique — sans parler de la "modernité" qui exalte le politique, l’égalité des sexes et l’individualisme.

Cette attitude permet de surmonter les raidissements antimodernistes et donc d’accueillir avec empressement l’aggiornamento de Vatican II. Mais d’aucuns, mis en appétit jusqu’au sein du CCIF, jugent que le concile n’est pas allé assez loin. L’autonomie revendiquée par cette intelligentsia pousse à se voir en avant-garde dépassant les doctrines et disciplines périmées de l’Église. À cet égard, le rejet d’Humanæ vitæ (1968) est symptomatique. La désaffection plus discrète pour le néothomisme encore défendu par Maritain est peut-être encore plus éloquente : rien ne vient le remplacer, pas même le pourtant estimable personnalisme de Mounier. 

Quand l’info prend le pas sur la connaissance

Avec la trop facile désinvolture du recul, on peut dire que les "intellectuels catholiques" n’ont pas collectivement pris la mesure du renouveau théologique (de Lubac, Congar, Balthasar, Daniélou, Bouyer, Ratzinger...) et philosophique (phénoménologie, école analytique) du milieu du XXe siècle qui a inspiré le concile. Ils se sont plutôt attachés à l’impact immédiat de la foi dans la société et sur les sensibilités exacerbées par le primat de l’information dans l’urgence médiatique sur la connaissance patiemment glanée et humblement mendiée à Dieu.

Le CCIF subit donc, dans la crise de la décennie postconciliaire, des départs, des sécessions, et se dissout en 1976, survivant néanmoins à travers divers groupes et associations tout à fait respectables, mais dont aucun n’a le même rayonnement. C’est ce qui amène Le Monde à souligner, vingt ans plus tard, "le silence des intellectuels catholiques", tandis que de Rome, le pape Jean Paul II et de Paris, le cardinal Lustiger impulsent un catholicisme sans complexes.

Deux prédécesseurs

Ces personnalités sont cependant loin d’imposer une obéissance passive. Des universitaires ne les ont d’ailleurs pas attendus pour lancer, dès 1975 en France, la revue Communio, inspirée par Balthasar en 1972 (donc avant les avènements de Jean Paul II et de Mgr Lustiger). Le premier numéro a pour thème programmatique "la confession de la foi" — ce qui n’exclut ni les recherches ni les débats, mais suggère bien que la fidélité à l’Église est tout le contraire d’un carcan, parce que nul ne peut se vanter d’avoir fait le tour de la foi sans que rien n’y reste à découvrir. La croyance confiante est bien plutôt un stimulant pour un travail intellectuel dont même incroyants et mal-croyants peuvent tout à fait finir par admettre l’intérêt.

S’il faut donner des noms, livrons ceux, déjà connus, de trois des fondateurs de Communio, élus membres de l’Institut de France, dans trois académies différentes : Jean-Luc Marion, Rémi Brague et le père Jean-Robert Armogathe (ce dernier prouvant que la qualité d’"intellectuel" n’est pas réservée aux laïcs). Ils ne sont pas seuls catholiques dans ces aréopages et de plus jeunes les suivent en nombre — sans les imiter et chacun avec sa vocation propre. Il faut aussi évoquer deux de leurs prédécesseurs que nul ne songea à étiqueter "intellectuel catholique". L’un, dont le dernier conseiller spirituel fut l’abbé Lustiger, est Henri-Irénée Marou (1904-1977), qui montra l’actualité des Pères de l’Église et particulièrement d’Augustin d’Hippone. L’autre est Étienne Gilson (1884-1878), spécialiste de philosophie médiévale, sans privilégier ni relativiser Thomas d’Aquin. C’est à lui qu’est dû cet apport décisif que la foi, loin de brider l’intelligence, la dilate. C’est la Révélation judéo-chrétienne, a-t-il expliqué, qui a offert aux hommes ce qu’ils n’auraient pu imaginer : le Dieu unique, transcendant, personnel, qui crée à partir de rien sans y être obligé et propose de partager sa liberté dans le don de soi.

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