Près d’un an après son élection, Léon XIV était encore assez méconnu du grand public. Son voyage en Afrique l’a révélé et l’a fait connaître, bien au-delà des mondes africains. Dans le style du voyage d’abord : onze jours loin de Rome, quatre pays traversés, de nombreuses rencontres. Un mode de voyage qui rappelle ceux de Jean Paul II. Mais surtout une façon d’être, de parler, de façon douce, mais claire et juste. Fini la discrétion, Léon XIV a osé nommer les maux des pays africains, de façon directe et sans détour.
La géographie d'un choix
La géographie du voyage est déjà un symbole. L'Algérie d'abord, pays à majorité musulmane, où vécut saint Augustin, qui connaît une impasse politique et économique. Puis le Cameroun, déchiré par une guerre interne et une gouvernance autoritaire qui s'étire depuis plus de quarante ans. L'Angola, ensuite, pétrolier et inégalitaire, où les diamants de Saurimo côtoient une pauvreté massive. Et enfin, la Guinée équatoriale. Une étape particulièrement significative : aucun pape ne s'y était rendu depuis 44 ans, et Teodoro Obiang Nguema y règne d'une main de fer depuis 1979. Léon XIV n’a pas choisi un itinéraire de confort, mais a osé la confrontation, non par plaisir de se confronter aux puissants, mais pour porter la voie des plus faibles et pour promouvoir la paix et la justice.
La confrontation avait commencé avant le départ. Donald Trump, depuis Washington, avait jugé le Pape "faible" et "nul en politique étrangère", furieux que le pontife ne soutienne pas sa politique en Iran. "Je n'ai pas peur de l'Administration Trump", a sobrement répondu Léon XIV dans l'avion qui l'emmenait vers Alger. Quelques mots pour apaiser une situation, mais aussi pour témoigner de sa fermeté.
Les mots justes face aux puissants
Au Cameroun, devant le président Paul Biya, 93 ans et perpétuellement réélu, Léon XIV a convoqué saint Augustin : "Ceux qui commandent sont au service de ceux qu'ils semblent commander. Ils ne commandent pas par soif de domination, mais par devoir de subvenir aux besoins ; non par orgueil pour s'imposer, mais par compassion pour protéger." Le message à destination du plus vieux chef d'État en exercice du continent était clair.
"L'exclusion est le nouveau visage de l'injustice sociale", Léon XIV en Angola.
Mais c'est à Bamenda, région anglophone meurtrie par des années de guerre, que le pape a prononcé une phrase dont la portée a dépassé la région. Le monde, dit-il, est "ravagé par une poignée de tyrans" qui dépensent des milliards dans la guerre. Devant des diplomates qui savaient très bien de qui il était question, le mot "tyran" n'est pas passé inaperçu. Il avait aussi appelé à "briser les chaînes de la corruption qui défigurent l'autorité en la vidant de sa crédibilité", et à "libérer le cœur de cette soif de gain qui est une idolâtrie".
Le nouveau visage de l'injustice sociale
En Angola, devant le président João Lourenço, le pape a fustigé sans détour ceux qui s'enrichissent sur le dos d'un peuple appauvri malgré les richesses du sous-sol. "J'ai parlé des richesses matérielles sur lesquelles des intérêts puissants posent la main, y compris dans votre pays. Combien de souffrances, combien de morts, combien de catastrophes sociales et environnementales sont engendrés par cette logique d'exploitation !" Des mots qui frappent fort pour une population appauvrie : malgré la fin de la guerre et le pétrole du pays, près de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté.
La dernière étape, la Guinée équatoriale, fut, elle aussi, chargée de symboles. Prenant la parole juste après le président Obiang, Léon XIV n'a pas ménagé ses mots. "L'exclusion est le nouveau visage de l'injustice sociale", a-t-il déclaré, dénonçant une "économie de l'exclusion" et le maintien de la pauvreté extrême dans le pays. À côté d’Obiang, il a appelé à ce que "les espaces de liberté s'accroissent" et dénoncé les "conditions d'hygiène et de santé inquiétantes" des détenus du pays, auxquels il avait rendu visite. Des propos clairs qui témoignent d’un grand courage pour dire les choses et les injustices, y compris face aux puissants.
Un pontificat qui prend corps
Ce qui frappe dans ce voyage, c'est moins l'audace isolée des formules que la cohérence d'ensemble. À Alger, Yaoundé, Malabo, Luanda, Léon XIV a tenu sensiblement le même discours : lutte contre la corruption, contre l’exploitation des ressources, défense des plus pauvres, appel aux libertés politiques, responsabilisation des dirigeants face aux problèmes de leur pays. Les autorités sont appelées "non pas à dominer, mais à servir le peuple et son développement" (Alger). Une formule qu’il n’a cessé de décliner face aux différents dirigeants politiques.
Ce message repose sur deux piliers que le Pape n'a cessé d'articuler : la vérité et la responsabilité personnelle. On a vu également, à Saurimo en Angola comme parmi les populations pauvres de Bamenda, un pape capable de passer des audiences protocolaires les plus formelles à la rencontre la plus directe avec les plus démunis, avec le même naturel et le même message fondamental : celui du Christ qui se tient du côté de la paix et de la justice. Onze jours de voyage qui ont cessé de faire du pontificat une promesse pour devenir une réalité.









