Chez de nombreux couples, le sujet de la belle-mère revient de manière presque inévitable. Parfois en filigrane, parfois frontalement. Et souvent, avec la même sensation du côté de l’homme : celle d’être tiraillé entre deux femmes, sans parvenir à trancher. Une situation qui, au fil du temps, peut devenir une source de tensions répétées, voire d’incompréhension profonde dans le couple. Non pas nécessairement parce que la belle-mère s’immisce volontairement (bien que cela puisse arriver), mais surtout parce que son influence reste très présente dans les décisions, les habitudes ou les réactions du fils devenu adulte.
"Les relations entre un homme et sa mère, et entre une femme et sa mère, sont différentes", explique la conseillère conjugale Bérengère de Charentenay, conseillère conjugale et familiale dans le Morbihan. "Chez certaines femmes, on peut observer une complicité avec leur mère, et elles parviennent plus facilement à prendre de la distance." Parmi les couples qu’elle accompagne, un constat revient fréquemment : les femmes expriment plus facilement le souhait que leur conjoint parvienne à se détacher de sa mère. L’inverse est beaucoup plus rare. "Pour certains hommes, le conflit est difficile et ils ne comprennent pas toujours les enjeux relationnels en jeu", ajoute-t-elle. Derrière cette observation, une question centrale : pourquoi ce détachement est-il si difficile ?
Des relations mère-fils aux multiples visages
Plusieurs configurations existent, selon la spécialiste. À commencer par celle où la relation mère-fils reste très fusionnelle jusqu’à l’âge adulte. "Il y a des hommes qui restent dans une position de "fils de", et pour qui il peut être difficile à s’affirmer comme adultes face à leurs parents. Pour prendre une décision, ils se réfèrent encore fortement à leur mère, comme si elle planait symboliquement au-dessus d’eux. Il existe alors une peur de déplaire ou de décevoir", explique Bérengère de Charentenay. Dans ces situations, la mère devient une référence implicite permanente, y compris dans des choix du quotidien. Alice, 40 ans, observe ce fonctionnement chez son mari Jean : "Nous nous sommes mariés sur le tard et, avant de me rencontrer, mon mari a toujours vécu avec ses parents. Il est le cadet de la famille, sa mère le choyait beaucoup, jusqu’à choisir sa garde-robe… Résultat, dans notre vie quotidienne de jeunes mariés, il a souvent des difficultés à prendre des décisions et à s’émanciper de l’avis de sa mère." Pour mieux comprendre cette dynamique, Bérengère de Charentenay propose un questionnement simple : qu’est-ce qui relève de mon appartenance familiale, et qu’est-ce que je fais pour me différencier afin d’exister pleinement ? Cela renvoie aussi à la sécurité affective construite dans l’enfance : le lien était-il suffisamment sécurisant pour permettre la séparation psychique ? "Le désaccord n’impacte pas l’amour, rappelle la conseillère. L’amour parental inconditionnel n’est pas conditionné aux choix ou aux comportements."
Se différencier ne signifie pas rejeter sa famille, mais apprendre à s’autoriser ses propres choix et à les assumer.
Chez d’autres, la difficulté s’exprime sous une autre forme : celle d’une dette ressentie envers les parents. "Ma mère a fait tant de sacrifices pour nous, je ne peux pas lui dire non. Je sais aussi que tout ce qu’elle fait part d’une bonne volonté", explique Arthur, 38 ans. Marc, 45 ans, met également des mots sur ce sentiment : "J’ai grandi entouré de femmes car mon père nous a quittés quand j’avais cinq ans. J’ai beaucoup d’admiration pour ma mère qui nous a élevés, mes deux sœurs et moi, toute seule". Cette loyauté affective, souvent inconsciente, est très fréquente. Si elle force l’admiration, elle peut aussi devenir un frein à l’autonomie émotionnelle. "Les parents sont dans le don, et ce don est au service du déploiement et de l’existence de l’enfant, rappelle Bérengère de Charentenay. Il peut être intéressant de réfléchir : qu’ai-je reçu ? qu’ai-je donné ? comment trouver un équilibre entre appartenance et différenciation ? Se différencier ne signifie pas rejeter sa famille, mais apprendre à s’autoriser ses propres choix, à les assumer et dire non quand quelque chose ne plaît pas."
Le couple comme nouvel espace à construire
À cette loyauté s’ajoute souvent la peur du conflit. Dire non, poser une limite ou s’opposer peut être vécu comme une forme de trahison, même lorsque la relation est solide. Pourtant, le désaccord ne signifie pas rupture. La difficulté réside plutôt dans la capacité à déplacer le lien sans le rompre. Dans cette dynamique, le couple joue un rôle central. Il devient un espace à part entière qui doit trouver sa propre organisation. "Dans le couple, il est essentiel de délimiter des frontières, surtout au début de sa construction, car il a besoin de créer son propre noyau familial, avec ses propres règles et limites", explique Bérengère de Charentenay. Cela ne signifie pas exclure les familles d'origine, mais définir leur juste place. Il s’agit de construire un espace de couple distinct, tout en gardant les parents comme proches, mais en dehors de l’intimité conjugale.
Accepter que la relation avec les parents évolue est une étape essentielle. Cela peut même s’accompagner d’un certain deuil, notamment du côté des parents, face à la différenciation de leur enfant devenu adulte. Mais la qualité du lien ne disparaît pas pour autant. "Elle ne diminue pas, mais elle ne se situe plus sur le même terrain, conclut la conseillère. Devenir adulte implique de différencier ses relations et de les faire évoluer, même si cela n’est pas toujours simple", conclut Bérengère de Charentenay.










