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Nous célébrons deux anniversaires à une quinzaine de jours d'intervalle : le premier de la mort du pape François, le 21 avril 2026, et le premier aussi de l'avènement du pape Léon XIV, le 8 mai suivant. Les catholiques avaient alors vécu une sorte de douche écossaise en passant, dans un laps de temps court, des larmes de tristesse aux larmes de joie. Mais n'était-ce pas là un saisissant rappel de ce que nos existences traversent sur leur route ? Ne sont-elles pas en alternance arrosées de pluies amères et de pluies de grâces, qu'il faut néanmoins traverser en regardant si possible devant soi, car le train de l'histoire va de l'avant ?
Un profil pastoral
Les deux hommes, on le sait, s'appréciaient. François avait sciemment accéléré l'ascension vaticane du cardinal Robert Francis Prevost. Pensait-il déjà à lui quand il surnommait avec malice "Jean XXIV" son hypothétique successeur ? Mystère... "For sure", comme dirait l'autre, le pape argentin approuvait la "mécanique" missionnaire de ce religieux américain disciple de saint Augustin, envoyé au Pérou par ses supérieurs. Il l'avait ensuite nommé à la tête d'un diocèse pauvre de ce pays ravagé par l'instabilité, les injustices et le trafic de stupéfiants. Il lui avait demandé de remettre l'Église locale à l'heure du Concile Vatican II, après des années de verticalisme autoritaire. L'évêque originaire de Chicago, s'appliquant à lui-même l'évangile de l'inculturation, avait pris la nationalité péruvienne pour s'incorporer à sa population. Comment ce profil pastoral n'aurait-il pas emballé le vieux pape latino-américain dont le rêve missionnaire d'aller en Asie, dans le sillage de saint François-Xavier, n'avait jamais pu se réaliser ? Il l'avait toutefois théorisé dans sa première exhortation programmatique, La Joie de l'Évangile.
Deux styles
On connaît la suite. Au conclave, les cardinaux ont à leur tour "craqué" pour leur collègue. Rapidement. En deux jours et quatre scrutins ! Une "élection de maréchal", à en croire certaines indiscrétions sur son score électoral. Pourtant Robert Prevost était un illustre inconnu pour beaucoup. Avec une discrète efficacité, il officiait à la présidence de l'influent dicastère pour les évêques où, après le long règne du cardinal canadien Marc Ouellet, François l'avait propulsé, à peine deux ans auparavant. Alors, quand Léon XIV apparût la première fois sur la loggia de la basilique vaticane, les ovations accueillant son élection le 8 mai 2025 exprimèrent aussi la surprise et l'interrogation de la foule.
Léon XIV ne cherche pas à être une "copie" de son bouillonnant devancier. Et c'est heureux pour lui et pour tout le monde ! Cependant il marche sur la route pavée par François.
Ce qui lui sauta aussitôt aux yeux, c'était l'évidente différence morphologique entre François et son successeur. Physiquement, le premier rappelait la bonhommie roncallienne, quand le second évoquait davantage la retenue ratzingerienne. D'autres différences s'affirmèrent ensuite. La personnalité volontiers anticonformiste et provocatrice du pape Bergoglio tranchait avec le style prudent et diplomatique du pape Prevost. Et, si le pontife argentin avait tendance à se débarrasser sans souci des pompes et des oripeaux monarchiques du Vatican, le pontife américano-péruvien ne rechignait pas à ré-endosser les habits de la tradition... sans pour autant sacrifier son goût du contact direct ; sa proximité toute simple a visiblement enchanté les fidèles venus le rencontrer durant son premier grand périple africain. Le vieil adage, "l'habit ne fait pas le moine" n'a rien perdu de sa verdeur significative !
Le sillon conciliaire
Léon XIV ne cherche pas à être une "copie" de son bouillonnant devancier. Et c'est heureux pour lui et pour tout le monde ! Cependant il marche sur la route pavée par François. Comme pour ce dernier, sa boussole indique Vatican II. Dans son premier discours aux cardinaux, le 9 mai, il leur demanda solennellement de renouveler avec lui leur adhésion aux intuitions conciliaires. Peut-être cette confirmation collective lui semblait-elle nécessaire après un pontificat agité. Depuis le début de cette année, sa catéchèse du mercredi est consacrée à relire les textes fondateurs du Concile, pour ressaisir leur actualité. Avec la ferveur digne d'un petit-fils de Vatican II — il avait dix ans lors de sa clôture en 1965 — Léon XIV s'inscrit dans le sillon conciliaire creusé par les papes successifs depuis Jean XXIII. Fait notable à souligner : aucun d'entre eux ne s'est risqué à en dévier.
Certes, François, avec son tempérament de feu, avait sorti le Concile de la naphtaline dans laquelle, avec le temps, on l'avait enveloppé. Il l'a revitalisé en lançant l'Église sur les rails de la synodalité. Le mot résonne souvent comme un "machin" compliqué dans beaucoup d'oreilles catholiques à la base. Les évêques manqueraient-ils de pédagogie et d'enthousiasme sur ce sujet ? Or, la synodalité, résume un théologien australien, c'est "Vatican II en un mot". C'est-à-dire une communauté ecclésiale plus collégiale, plus participative et plus missionnaire. Le pape Léon, lui, n'a pas sauté du train synodal démarré par son prédécesseur. Il en a repris le volant. Dès son élection, il a réinstallé le "conseil des ministres" hebdomadaire réunissant autour de lui les responsables de la Curie. Et il a décidé d'associer étroitement les cardinaux à la conduite de son pontificat en convoquant plus souvent des consistoires. Avec Léon, c'est la synodalité par l'exemple au sommet.
L’humanisme augustinien
Les pauvres ont été la prunelle des yeux du pape François : "Je rêve d'une Église pauvre pour les pauvres" a été le leitmotiv de son pontificat. Le rêve passera-t-il sous le pape Léon ? Comment cela pourrait-il être ? Missionnaire au Pérou où la pauvreté ruisselle à ciel ouvert, Robert Prevost a été charnellement proche de cette réalité humaine. Il en a nécessairement retiré des leçons qui colorent sa pastorale et son enseignement. Sa première exhortation Dilexi te ("Je t'ai aimé") porte sur l'amour des pauvres. Il y développe au moins deux idées originales : la première accorde une grande importance à l'éducation populaire : "Pour l'Église, enseigner aux pauvres est un acte de justice et de foi, écrit-il. Inspirée par l'exemple du Maître […], elle a assumé la mission de former les enfants et les jeunes, surtout les plus pauvres, à la vérité et à l'amour."
Seconde originalité du texte : son humanisme augustinien. "Selon Augustin, la responsabilité envers les pauvres et ceux qui ont des besoins réels, naît du fait d'être humain avec ses semblables...", explique Léon. Il avait déjà synthétisé cette pensée dans une formule choc prononcée le 28 mai 2025 : "Avant d'être croyants, soyons humains !" L'humanisme augustinien du pape frappera de plus belle le 4 juillet prochain : en cette journée du 250e anniversaire de l'indépendance des États-Unis, son pays natal, il se rendra sur l'ile de Lampedusa, sur les pas de François, pour visiter un camp de rétention pour migrants. "Je n'ai peur ni de l'administration Trump ni de dire le message de l'Evangile", a-t-il répondu au président américain l'accusant de faiblesse. Ce pape avenant en apparence est mû d'une force tranquille : la force de l'expérience des pauvres ; la force de l'inouï de l'Évangile. Face à des politiques discriminatoires à l'encontre des personnes réfugiées et étrangères, le pape Léon ne faiblit pas.
"Magnifique humanité"
Continuité et singularité caractérisent cette année inaugurale du pontificat. On a hâte de connaître la suite. De lire la première encyclique du pape Léon annoncée pour bientôt. Son titre, déjà connu, fait office de programme : Magnifica humanitas ("Magnifique humanité")... Son intitulé rompt franchement avec les refrains catastrophistes, déclinistes et millénaristes des oiseaux de mauvais augure qui planent en patrouilles au-dessus de nos têtes. "Magnifique humanité" : un rappel opportun pour les chrétiens grignotés eux aussi par une sinistrose ambiante savamment orchestrée : ce qui rend le monde magnifique, en dépit de tout, en dépit de nous, c'est que c'est là que Dieu nous attend.










