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C’était il y a quarante ans. Le 26 avril 1986, une explosion secoue la centrale nucléaire de Tchernobyl, au nord de la République socialiste soviétique d’Ukraine. Sa puissance est estimée à l’équivalent de 225 tonnes de TNT (trinitrotoluène), une substance explosive très utilisée depuis la fin du XIXe siècle. Très vite, des colonnes de vapeur irradiée s’élèvent du cœur à vif du réacteur, déversant leur poison dans l’atmosphère. Le nuage radioactif traverse l’Europe, contaminant durablement des territoires entiers.
Mais au-delà de la catastrophe visible, un autre danger, plus silencieux et potentiellement encore plus dévastateur, guette le monde. Dans les entrailles du bâtiment, le cœur du réacteur, gravement endommagé, commence à s’effondrer sur lui-même. Il forme une masse incandescente, une sorte de lave appelée corium, composée de combustible nucléaire et de matériaux fondus, portée à plus de 1.200 °C. Lentement, cette matière brûlante ronge la dalle de béton.
Le problème est aggravé par les efforts des secours. L’eau déversée par les pompiers pour éteindre l’incendie a en effet rempli les bassins et les sous-sols de la centrale. Environ 20 millions de litres d’eau stagnent désormais sous le réacteur, transformant les lieux en une véritable bombe à retardement. Si le corium venait à atteindre ces réserves, il provoquerait une vaporisation instantanée, générant une explosion de vapeur susceptible d’être encore plus destructrice que la première, avec le risque d’endommager les réacteurs encore intacts.

Face à cette menace, une seule solution s’impose : vider ces bassins. Mais les vannes permettant d’évacuer l’eau se trouvent dans des couloirs inondés, plongés dans l’obscurité et saturés de radiations. Trois hommes se portent volontaires : les ingénieurs Alexeï Ananenko, 26 ans, Valeri Biespalov, 28 ans, et Boris Baranov, 45 ans. Tous sont des techniciens expérimentés, familiers de la centrale. S’ils s’engagent dans cette mission qualifiée de suicidaire, ce n’est pas uniquement par goût du sacrifice, mais surtout parce qu’ils sont parmi les rares personnes capables de s’orienter dans les couloirs du sous-sol du réacteur et donc d’agir efficacement.
Une mission dans l’enfer irradié de la centrale nucléaire
Équipés de combinaisons de protection et de dosimètres, ils s’enfoncent le 6 mai 1986 dans les couloirs submergés par une eau contaminée dont la température atteint les 45 °C. Si on les appelle parfois les "plongeurs de Tchernobyl", les trois hommes n’ont en réalité pas eu besoin de plonger, même si ce scénario avait été initialement envisagé par les autorités de l’époque. En réalité, personne ne connaissait la profondeur exacte de l’eau. La veille, les pompiers avaient réussi à en pomper une partie, et dans les couloirs, elle n’atteignait finalement plus que les genoux.
L’environnement n’en restait pas moins dangereux. "Imaginez un sauna où l’eau vous arrive aux genoux et où vous devez avancer dans le noir", décrit Valeri Biespalov dans une interview accordée en 2020 à la chaîne ukrainienne Bessarabia TV. Chaque minute passée augmente leur exposition à des niveaux de radiation extrêmes. "Je me souviens avoir jeté un œil au dosimètre de Boris Baranov : l’aiguille était si élevée qu’elle dépassait l’échelle de mesure. Nous avons décidé d’avancer très vite", témoigne pour sa part Alexeï Ananenko.
Nous ne nous sommes jamais considérés comme des héros, nous avons simplement accompli notre devoir. C’était notre travail.
Les trois hommes progressent, trouvent les vannes plus rapidement que prévu et parviennent à les ouvrir sans difficulté majeure. Lorsque le bruit de l’eau qui s’écoule retentit enfin, ils comprennent que la mission est accomplie. Ils remontent immédiatement à la surface et sont pris en charge pour décontamination.
Contrairement à ce que montre la mini-série britannico-américaine de HBO Chernobyl, ils sont bien revenus de cette mission et ont survécu. Leur niveau de contamination n’était pas élevé, même si, comme le confie Alexeï Ananenko, il leur a fallu prendre plusieurs douches avant que les relevés de radioactivité ne se stabilisent.

Restés discrets, les trois hommes ont poursuivi leur carrière dans le secteur nucléaire avant de prendre leur retraite. Alexeï Ananenko et Valeri Biespalov sont toujours en vie et habitent en Ukraine. Boris Baranov, quant à lui, est décédé en 2005 d’une crise cardiaque, sans lien clairement établi avec l’accident. En 2019, tous trois ont reçu le titre de Héros de l’Ukraine, reconnaissance tardive d’un acte longtemps resté dans l’ombre.
Sans leur intervention, le scénario d’une seconde explosion aurait pu transformer une catastrophe déjà majeure en désastre continental. Pourtant, les trois hommes n’ont jamais revendiqué un quelconque héroïsme. "Nous ne nous sommes jamais considérés comme des héros, nous avons simplement accompli notre devoir. C’était notre travail", explique Alexeï Ananenko. Une phrase humble qui rappelle que, parfois, les gestes les plus décisifs ne sont pas ceux qui cherchent à être héroïques, mais ceux qui se font dans le silence du devoir.









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