La disparition récente de la croix sommitale du pic d’Aneto, point culminant des Pyrénées, a ravivé les débats autour de la place des symboles religieux en montagne. Selon les premiers éléments de l’enquête, l’ouvrage métallique, récemment restauré et réinstallé en 2025, aurait été sectionné à sa base à l’aide d’une meuleuse d’angle avant d’être emporté, la piste d’un acte de vandalisme étant privilégiée par les autorités. Héritage spirituel autant que culturel, les croix de montagne rappellent la présence du Christ au cœur de la création et accompagnent depuis des générations marcheurs et alpinistes. Ordonné prêtre en septembre dernier, le père Pierre-Emmanuel Dieudonné, vicaire des paroisses du doyenné d’Aix-les-Bains et amoureux de la montagne, porte sur ces symboles un regard à la fois pastoral et incarné. Sur sa page Instagram suivie par plus de 8.000 abonnés, il partage où il publie sous le nom Skyrunner for Christ, il partage régulièrement des réflexions spirituelles nourries par son expérience de la montagne et de la vie de prêtre. Il revient pour nous sur le sens de ces croix et sur ce qu'elles révèlent de notre rapport à Dieu aujourd’hui. "Toucher la croix au sommet, c’est à la fois l’aboutissement d’un effort et le rappel discret que Dieu est là", explique-t-il à Aleteia. Entretien.
Aleteia : Ces derniers temps, plusieurs croix ont été retirées, dégradées ou contestées en montagne, y compris en France. Comment recevez-vous ces évolutions ? Que vous inspirent-elles sur notre rapport à la foi et à ses signes visibles ?
Père Pierre-Emmanuel Dieudonné : En tant que croyant, cela me touche forcément. Les croix en montagne font partie d’un héritage précieux : en France, nous avons la grâce d’en avoir beaucoup, ce qui est loin d’être le cas dans d’autres massifs du monde. Pour un prêtre, ce sont aussi des lieux privilégiés pour célébrer, prier, se recueillir. Comme les églises ouvertes ou les cloches, elles manifestent une présence discrète mais réelle.
On leur reproche parfois d’être prosélytes, mais historiquement, leur fonction n’était pas d’évangéliser. Elles servaient souvent à marquer des territoires ou des passages. Depuis les années 1980, de nombreux groupes — chrétiens ou non — se relaient pour les restaurer : il y a un attachement réel à cet héritage. Les croix peuvent déranger davantage que d’autres symboles, sans doute parce qu’elles sont au cœur de la foi chrétienne et qu’elles renvoient à quelque chose de très concret : la souffrance, la mort, mais aussi l’espérance. C’est un symbole qui ne laisse pas indifférent.
Pour un chrétien, la croix est centrale. Que signifie le fait de la trouver au sommet d’une montagne ?
Paradoxalement, dans la vie quotidienne, la croix peut devenir invisible, presque oubliée. La voir de loin, au sommet, agit comme un rappel : Dieu est présent. La phrase bien connue des chartreux dit : "Le monde tourne, mais la croix demeure." Elle exprime quelque chose de très juste.
Il y a un effort, une démarche personnelle, et au bout, un signe discret de la présence de Dieu. Cela dit quelque chose de sa manière d’être : Dieu n’impose pas, Il attend.
Il y a aussi une dimension très humaine : atteindre la croix, c’est une récompense. Que ce soit en randonnée ou en trail, elle marque l’aboutissement d’un effort. D’ailleurs, certaines pratiques sportives en montagne, comme le skyrunning en Italie, intégraient cette symbolique : partir d’une église, monter jusqu’à la croix du sommet, puis redescendre.
Ces croix touchent aussi des personnes qui ne se disent pas croyantes. Comment l’expliquez-vous ?
D’abord parce qu’elles sont liées à l’effort et à l’accomplissement : on les voit dès le départ, elles donnent un horizon. Ensuite, parce qu’elles restent simples, modestes. Elles sont là, sans s’imposer. Et cela rejoint une attente que l’on observe aussi dans les églises ouvertes : croyants et non-croyants y entrent, cherchent quelque chose. Certaines figures, comme la Vierge Marie, suscitent d’ailleurs une forme d’adhésion plus large, presque universelle. Mais la croix, elle, touche plus directement au cœur de la foi, ce qui peut la rendre plus dérangeante.
La montagne est souvent associée au silence, à la beauté, à une forme d’élévation. En quoi cela aide-t-il à entrer dans le mystère de la croix ?
Le fait que la croix soit déjà là, avant nous, et que nous y accédions librement, est très parlant. Il y a un effort, une démarche personnelle, et au bout, un signe discret de la présence de Dieu. Cela dit quelque chose de sa manière d’être : Dieu n’impose pas, Il attend. La croix elle-même est riche de sens : la barre verticale évoque la relation à Dieu, l’incarnation ; l’horizontale, la relation aux autres — "aimez-vous les uns les autres". Cette double dimension construit l’homme. Personnellement, la croix en montagne me fait souvent penser à l’Ascension : le Christ monte au Ciel, et les apôtres restent là, à regarder. Il est parti, mais il reviendra. La croix au sommet rappelle cela aussi : une absence apparente, mais une promesse. En montagne, surtout en alpinisme, cette dimension spirituelle est encore plus marquée. Arrivé au sommet, on remercie, et on demande aussi de l’aide pour la descente. On voit souvent des chapelets ou des objets accrochés : ce sont des gestes de gratitude et de confiance.
Si ces croix venaient à disparaître, qu’est-ce que cela changerait ?
Les chrétiens peuvent vivre sans ces signes visibles, car la croix est d’abord intérieure. Mais leur disparition serait profondément triste. Ce sont des repères, des signes dans le paysage, et aussi un héritage culturel fort, notamment dans les Alpes. La croix rappelle aussi une réalité que notre société tend à occulter : la souffrance, la mort, le péché. Elle nous ramène à quelque chose de vrai, de concret. Si elles disparaissaient, ce serait surtout un énième signe d’un affaiblissement de la foi. Mais je reste prudent : il y a aujourd’hui un attachement réel, bien au-delà des seuls pratiquants — chez les habitants, les sportifs, les amoureux de la montagne.










