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L’art généré par l’IA : concurrence déloyale ou imposture ?

6 min de lecture
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Crédit : Aleteia

Touchée par le handicap, notre chroniqueuse Charlotte de Vilmorin a tenté l’expérience : l’Intelligence artificielle peut-elle rendre service à l’artiste sans le remplacer ?

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L’art, c’est souvent une histoire de mains. Des mains qui tracent, qui appuient, qui tremblent, qui ratent et qui recommencent. Des mains qui transforment une toile blanche en quelque chose qui n’existait pas avant : une œuvre. J’ai connu et aimé cette sensation. Et puis un jour, avec la maladie, mes mains ont cessé de m’obéir. Alors, quand l’intelligence artificielle m’a proposé de "peindre" à ma place, j’ai eu deux réactions, aussi violentes que contraires. D’abord, l’espoir : et si ces algorithmes me rendaient ce que mon handicap m’avait volé ? Et puis, la révolte : comment oser prétendre remplacer ce que seuls un corps, une âme, une histoire, bref, un humain peuvent produire ?

Ce que signifie "créer"

Cette tension, je ne suis pas la seule à la vivre, elle agite tous les artistes aujourd’hui. Car l’IA fait bien plus que bousculer nos techniques, elle réinterroge la définition même de ce que signifie "créer". Est-ce encore de l’art, quand une machine assemble des milliards de données pour produire une image ? Est-ce encore moi qui crée, quand je ne fais que guider un algorithme pour qu’il matérialise mes idées ? Et si ces outils nous offrent de nouvelles libertés, à quel prix ?

L’IA m’a incontestablement redonné accès à une part de créativité que je croyais perdue. Mais cette liberté a pour moi un goût particulièrement amer quand je pense à tous ces graphistes, ces illustrateurs, ces designers dont les métiers sont menacés par ces mêmes outils.

Je me souviens de la première fois que j’ai utilisé un générateur d’images. Je me suis dit que j’allais peindre, mais avec des mots. Enfin, je pouvais à nouveau "montrer" ce que je voyais dans ma tête ! Ce qui bouillonnait en moi, mais que mon corps ne me permettait plus d’exprimer. Mais très vite, cette joie s’est mêlée d’amertume. Car cette image, bien que très belle, ne portait pas la trace de mes doigts, de mes efforts, de mes hésitations, ni de mes maladresses. Elle ne sortait pas vraiment de mes tripes. 

Une concurrente déloyale

L’IA m’a incontestablement redonné accès à une part de créativité que je croyais perdue. Elle m’a permis de contourner l’obstacle, de continuer à exister en tant qu’artiste malgré les limites de mon corps. Mais cette liberté a pour moi un goût particulièrement amer quand je pense à tous ces graphistes, ces illustrateurs, ces designers dont les métiers sont menacés par ces mêmes outils. Combien d’entre eux voient leurs tarifs s’effondrer, leurs commandes se raréfier, leurs savoir-faire dévalués ? L’IA, pour eux, n’est pas une prothèse. Elle est une concurrente déloyale, une machine qui travaille gratuitement et sans jamais fatiguer.

Alors, où placer le curseur ? Faut-il rejeter ces outils au nom de la pureté de l’art ? Les adopter sans réserve au risque de voir disparaître des siècles de savoir-faire ? Faut-il chercher un entre-deux prudent et consensuel ? Je m’interroge, et je ne suis pas sûre d’avoir la réponse. 

Exiger la transparence

Un premier principe de bon sens serait peut-être d’exiger la transparence : qu’une œuvre générée par IA soit clairement identifiée comme telle, que les artistes dont les créations ont nourri les algorithmes soient rémunérés, et que les plateformes qui profitent de ces outils contribuent à préserver la diversité des pratiques artistiques. Cela nécessite aussi de refuser de confondre rapidité et qualité, facilité et profondeur. Une image générée en quelques minutes n’a pas la même valeur qu’un tableau peint pendant des mois, non parce que l’un est "meilleur" que l’autre, mais parce que leur processus, leur intention, leur histoire diffèrent radicalement.

Qu’est-ce qui, dans ce que je fais, ne pourrait exister sans moi ? C’est sûrement un peu narcissique, mais c’est peut-être cela, la démarche artistique.

Il y a quelques semaines, j’ai tenté une nouvelle expérience. J’ai demandé à une IA de créer un tableau à partir d’un de mes poèmes, et après qu’elle m’a généré une image, j’ai passé des heures à la modifier, y ajouter des collages… C’était notre création, à la machine et à moi. Un dialogue entre ce que la technologie permettait et ce qu’avec mes limites, j’apportais d’unique. 

Un acte de résistance

Et j’ai trouvé dans cet hybride, une solution qui pourrait me satisfaire : utiliser l’IA non pas pour remplacer nos mains, nos yeux, nos cœurs, mais pour les prolonger. Pour inventer de nouvelles formes, explorer des territoires inaccessibles, rendre la création possible là où elle semblait interdite. Mais à une condition : ne jamais oublier que l’art, avant d’être une image, une mélodie ou un texte, est un acte de résistance. Résistance contre l’uniformité, contre la passivité, et contre l’idée que tout peut (et doit) être optimisé.

Je ne sais pas ce que l’avenir réserve aux artistes. Je sais seulement que, pour ma part, je continuerai à créer : avec mes mains quand elles le permettent, avec des mots quand elles refusent, et avec des machines, quand elles deviennent des alliées. Mais toujours en gardant à l’esprit cette question : Qu’est-ce qui, dans ce que je fais, ne pourrait exister sans moi ? C’est sûrement un peu narcissique, mais c’est peut-être cela, la démarche artistique. Créer une œuvre qui porte une trace de notre image.