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Le Moyen-Orient vit au rythme d'une escalade militaire sans précédent depuis le 28 février 2026. En quarante jours, l'offensive israélo-américaine a multiplié les frappes sur le territoire iranien : plus de 25.000 opérations ciblant installations nucléaires — Natanz, Arak, Ardakan — et infrastructures énergétiques stratégiques. Téhéran a riposté en visant des sites pétroliers au Qatar et dans la péninsule arabique, provoquant une flambée des cours du brut et fermant partiellement le détroit d'Ormuz, artère vitale du commerce mondial.
Au Liban, le bilan humain s'alourdit : plus de 2.000 morts, dont plusieurs Casques bleus, parmi lesquels deux soldats français. Un cessez-le-feu fragile, conclu le 8 avril et prolongé de trois semaines par Donald Trump le 24 avril, peine à contenir les combats. C'est dans ce contexte brûlant que Clément Therme, historien des relations internationales, chercheur à l'Institut français des relations internationales (Ifri) et spécialiste reconnu de l'Iran publie en cette fin avril Iran-Israël : la guerre idéologique, de 1979 à nos jours. L'auteur décrypte près de cinquante ans d'une confrontation qui dépasse le seul affrontement militaire. Son analyse met en lumière la dimension idéologique profonde de cette rivalité, ancrée dans la Révolution islamique de 1979, et offre des clés essentielles pour comprendre les enjeux actuels. "Cette guerre demeure avant tout idéologique. La rupture de la Révolution de 1979 a introduit cette conflictualité", explique-t-il à Aleteia. Entretien.
Aleteia : Votre livre analyse une "guerre idéologique" depuis 1979. À la lumière des frappes israélo-américaines de février 2026, peut-on dire que cette guerre est désormais pleinement militaire — ou reste-t-elle avant tout idéologique ?
Clément Therme : Elle demeure avant tout idéologique, car les objectifs politiques poursuivis par la République islamique d'Iran et par Israël peuvent difficilement être atteints par des moyens militaires. La République islamique ne pourra jamais provoquer un changement de régime en Israël ni obtenir la victoire de la Palestine par des missiles et des drones. Du côté d'Israël, c'est la même chose : sans le soutien des États-Unis, impossible de poursuivre l'option militaire. Changer le régime iranien reste inatteignable avec les seules forces militaires israéliennes. Chaque camp est persuadé de la pertinence de son récit face à l'autre. Aucune solution diplomatique n'émerge faute de relations et de négociations.
La rupture intervient avec l'avènement d'un État fondé sur la vision de l'ayatollah Khomeini, qui nie l'existence d'Israël et place sa destruction au cœur de l'agenda du nouveau régime.
Cette inimitié n'a rien de profond ni d'historique : elle a été construite par l'Iran depuis 1979. Il existe au contraire une mémoire historique extrêmement positive entre la communauté juive millénaire d'Iran et la Perse. La rupture idéologique de la Révolution de 1979 a introduit cette conflictualité. Avant cela, l'ancien régime impérial d'Iran avait bâti un partenariat pragmatique avec Israël pour trois raisons : renforcer la relation avec les États-Unis, contrer le panarabisme de Nasser en Égypte, et accéder aux technologies israéliennes, notamment dans les domaines agricole, énergétique et sécuritaire.
La rupture intervient avec l'avènement d'un État fondé sur la vision de l'ayatollah Khomeini, qui nie l'existence d'Israël et place sa destruction au cœur de l'agenda du nouveau régime. Ce projet politique reste celui du système, mais ne trouve aucun écho dans la population iranienne, qui conserve une image positive d'Israël, héritée de la doctrine de la périphérie — cette théorie qui plaçait l'alliance des États non arabes du Moyen-Orient au centre de la géopolitique israélienne. Le régime puise sa doctrine dans l'islamisme des Frères musulmans, avec l'ambition de fonder un État islamique par le djihad. Cette filiation explique pourquoi la libération de la Palestine est érigée en devoir religieux, portée par un mouvement théologico-politique spécifique, minoritaire même au sein du clergé chiite.
La grille de lecture de la Révolution islamique de 1979 est-elle toujours pertinente pour comprendre les décisions iraniennes aujourd'hui ?
Absolument. C'est un État qui fonctionne comme une idéocratie : tous les dirigeants partagent la même vision. Cette vision, c'est la destruction d'Israël et la haine des États-Unis. Les slogans scandés depuis 1979 lors de la prière islamique — "Mort à Israël, mort aux États-Unis" — ont agi comme une prophétie auto-réalisatrice. De l'autre côté, pendant la guerre Iran-Irak, la menace prioritaire pour Israël est devenue celle de Saddam Hussein, et la question iranienne a été reléguée au second plan jusqu'aux années 1990. Une fois le régime de Hussein affaibli, avec la montée en puissance de la question nucléaire, le discours de l'Iran comme menace existentielle a resurgi, exacerbé par l'émergence de "l'axe de résistance" chiite dans les années 2000.
En quoi le 7 octobre 2023 marque-t-il un nouveau tournant dans cette confrontation ?
À cause de l'impression d'hubris de la République islamique, qui a cru avoir vaincu Israël, toute la région étant focalisée sur la question palestinienne. Ce basculement a été perçu positivement par Téhéran, qui pensait que cela jouait en sa faveur. Les opérations militaires israéliennes et américaines ont finalement affaibli par la force la puissance régionale de la République islamique. De nombreuses éliminations de leaders charismatiques ont eu lieu et, même si les institutions persistent, des reculs ont été enregistrés.
Le régime craint en réalité le temps de paix bien plus que la guerre. En temps de paix, il devrait rendre des comptes à sa population sur les échecs économiques et sociaux.
À partir d'avril 2024 et l'attaque israélienne sur le consulat iranien à Damas, la confrontation est devenue directe. Ces opérations sont liées au 7 octobre. Il y a donc en réalité deux points de rupture : le 7 octobre 2023 et avril 2024.
L'élimination de figures clés du régime iranien et la succession de Mojtaba Khamenei modifient-elles la nature idéologique du régime ?
Les 80 membres de l'Assemblée des experts partagent la même idéologie. C'est elle qui soude ces individus entre eux. Il existe des degrés, des variantes peut-être, mais le fond reste identique. On assiste à une forme d'institutionnalisation de la personne de Khamenei : on a placé son fils à sa succession. C'est une situation où les institutions priment sur le rôle des individus.
Que reste-t-il aujourd'hui de "l'axe de la résistance" iranien sur le terrain ?
Nous assistons à un recul, mais certains pôles perdurent, comme en Irak avec les milices chiites, ou les Houthis au Yémen. Il y a une restructuration, avec des réservoirs au Pakistan, en Afghanistan et même au Cachemire indien. S'il existe un "axe chiite" aujourd'hui, il se dirige vers le Pakistan. Ces milices servent désormais aussi à réprimer à l'intérieur des frontières iraniennes : lors des massacres de janvier 2026 qui ont fait des dizaines de milliers de morts, les milices chiites afghanes ont joué un grand rôle, tout comme les milices irakiennes dans l'ouest de l'Iran.
Après les manifestations de janvier 2026, la priorité du régime iranien est-elle encore la confrontation avec Israël, ou d'abord sa propre survie intérieure ?
Au contraire, le régime utilise la confrontation avec Israël pour réprimer la population à l'intérieur. C'est le complexe obsidional de la République islamique : plus il y a une pression militaire extérieure, plus cela permet de tuer à l'intérieur. C'est un mécanisme de gouvernance par la mort, qui s'intensifie et fragmente le mouvement d'opposition iranien. Le problème de cette stratégie est qu'elle mobilise les troupes à l'intérieur, mais ne permet pas de convaincre ni de résoudre la crise de légitimité auprès de la population. La confrontation avec Israël reste donc la priorité absolue, car elle garantit la survie du régime — et non de l'Iran. Il s'agit d'une idéologie transnationale : la question d'Israël est fondamentale pour assurer l'influence régionale de la République islamique.
Par sa présence militaire dans la zone, la France subit de toute façon les conséquences de la guerre, mais n'a pas les clés pour résoudre le conflit.
Le régime iranien, déjà fragilisé par le mouvement "Femme, Vie, Liberté", vit-il ses derniers instants ?
Non, car paradoxalement, la guerre le protège. Le régime craint en réalité le temps de paix bien plus que la guerre. En temps de paix, il devrait rendre des comptes à sa population sur les échecs économiques et sociaux. En temps de guerre, il peut justifier tous ses dysfonctionnements par les facteurs externes et la menace étrangère. C'est pourquoi la confrontation militaire, loin d'affaiblir le régime, lui offre un sursis en lui permettant de réprimer l'opposition interne au nom de l'unité nationale face à l'ennemi.
Quel est le rôle de la France dans ce conflit ?
La France poursuit trois objectifs : protéger les 400.000 Français qui résident au Moyen-Orient ; protéger le Qatar, les Émirats arabes unis et le Koweït, qui sont ses partenaires de sécurité et cibles de représailles iraniennes — elle est donc engagée de manière défensive ; et enfin, protéger ses soldats déployés en Irak et au Liban avec la Finul. Par sa présence militaire dans la zone, elle subit de toute façon les conséquences de la guerre, mais n'a pas les clés pour résoudre le conflit. C'est plutôt la Chine qui détient ces clés : partenaire économique majeur de l'Iran, elle peut exercer une pression pour ouvrir le détroit d'Ormuz. La France peut être un partenaire, mais depuis l'arrivée de Donald Trump, c'est plus compliqué. Nous ne sommes même plus "junior partner". L'Europe est marginalisée. Les États européens voient la guerre du Golfe à travers le prisme de la guerre d'Ukraine, avec la crise énergétique qui pose aussi la question de notre relation avec la Russie.
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