Il suffit d’ouvrir un ancien manuel d’histoire pour comprendre que la mémoire d’un pays ne se transmet pas seulement par des dates mais par des images. Ces gravures, ces scènes héroïques, ces visages de rois, de saints ou de martyrs ont longtemps constitué le premier musée intérieur des Français. À Pierrefitte-sur-Seine, les Archives nationales consacrent depuis quelques mois une exposition à cette mémoire visuelle. Intitulée Illustrer l’histoire de France, elle retrace trois siècles d’enseignement à travers les manuels scolaires.
La maîtrise du récit national
En examinant ces couvertures et ces illustrations parfois colorées, on éprouve d’abord une impression de familiarité. On croit connaître ces ouvrages. Et pourtant l’exposition révèle une histoire beaucoup plus conflictuelle qu’il n’y paraît, celle d’une lente et profonde querelle entre l’Église catholique et l’État pour la maîtrise du récit national. Les manuels ne sont jamais de simples supports pédagogiques. Ils sont des objets culturels à part entière, porteurs d’une vision du monde, et témoignent, sur la longue durée, de conceptions concurrentes de l’histoire de France et de la place qu’y occupe le christianisme.

Le parcours suit cette évolution en trois grands moments. Le premier, consacré à l’Ancien Régime et à la première moitié du XIXe siècle, rappelle combien l’histoire s’enseigne alors en marge de l’école. Les ouvrages prennent la forme de chronologies, de généalogies royales ou de recueils de portraits, nourris encore du mythe des origines et d’une vision largement monarchique du passé. Peu à peu, avec l’essor du roman historique et les progrès techniques de l’illustration, se met en place une écriture plus incarnée de l’histoire, qui prépare la naissance du récit national.
La guerre des manuels
Le second moment correspond à la grande révolution scolaire du XIXe siècle et à ses prolongements jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. C’est ici que le manuel s’impose comme un outil central de la formation des esprits. Sous l’impulsion des lois scolaires et d’historiens comme Lavisse, il devient le support d’un récit républicain structuré, allant de Vercingétorix à Gambetta, et destiné à former des citoyens. L’image y tient une place déterminante. Elle ne se contente pas d’illustrer, elle construit une continuité, une évidence visuelle du passé. Lorsque les mêmes illustrateurs donnent forme à des épisodes successifs, l’histoire semble se dérouler sous nos yeux comme un récit homogène, presque naturel. Il y a là un phénomène décisif que l’on perçoit rarement : l’image ne se contente pas de représenter l’histoire, elle la rend croyable. Elle donne au passé une forme sensible qui dispense presque d’y adhérer par la raison. En ce sens, l’illustration scolaire n’est pas seulement un outil pédagogique, elle est un opérateur de vérité.
La querelle entre l’Église et l’école ne se joue pas seulement dans les textes. Elle s’inscrit d’abord dans les images.
C’est dans ce contexte que surgit la "guerre des manuels". En 1908, l’épiscopat français publie une lettre dénonçant la partialité de certains ouvrages laïques, jugés hostiles à l’héritage catholique et monarchique. Les manuels de Léon Brossolette, inspecteur de l'enseignement primaire de la Seine, de Gauthier-Deschamps (pseudonyme de Madame Miallier-Souvigny), de Madame Guiot et de François Mane sont pointés du doigt. Les évêques et les pères de famille catholiques s’arc-boutent tout particulièrement sur un passage relatif à la mission de Jeanne d'Arc à propos de qui Léon Brossolette écrit qu’elle "crut" entendre des voix. L’affaire est bien connue, mais peut être replacée dans l’histoire longue des conflits d’interprétation. Car cette querelle ne s’éteint pas avec la Grande Guerre, mais connaît des prolongements inattendus, notamment sous le régime de Vichy, qui entreprend à son tour de contrôler les manuels pour les mettre au service d’une idéologie.
L’image organise le sens
Le troisième temps du parcours ouvre sur les transformations contemporaines. Après 1945, les manuels se renouvellent profondément. L’image devient omniprésente mais change de statut. Elle n’est plus le support d’un récit unifié mais un document parmi d’autres, destiné à être analysé. L’enseignement s’ouvre à des approches plus diverses, intégrant l’histoire sociale, économique ou culturelle, et s’inscrit progressivement dans un cadre européen, voire mondial.

Ce déroulé historique permet de mieux comprendre la nature du conflit qui traverse toute l’exposition. Car la querelle entre l’Église et l’école ne se joue pas seulement dans les textes. Elle s’inscrit d’abord dans les images. Les manuels d’inspiration catholique proposent une lecture dramatique de l’histoire, où la Révolution apparaît comme une rupture tragique, opposant des bourreaux à des victimes idéalisées. À l’inverse, les manuels républicains construisent un récit héroïque et progressif, dans lequel les grandes figures incarnent une marche vers la liberté. Dans les deux cas, l’image organise le sens. Elle opère même plus profondément encore : elle distribue le bien et le mal, elle hiérarchise les figures, elle suggère ce qu’il faut admirer ou condamner. Avant même que l’élève ne sache lire, il a déjà appris à voir — et donc à juger.
Du grand récit unifié à l’histoire critique
Ces images ont façonné durablement notre mémoire collective. Elles ont constitué une sorte d’album de famille national, transmis de génération en génération, au point de rendre certaines scènes immédiatement reconnaissables, sinon incontestables. Saint Louis sous son chêne, Jeanne d’Arc au bûcher, la prise de la Bastille ou la mort de Vercingétorix relèvent moins d’une connaissance historique que d’une familiarité visuelle.

Or ce modèle s’est aujourd’hui profondément transformé. Les manuels contemporains reposent moins sur un récit continu que sur une juxtaposition de documents. Là où l’on avait autrefois une unité de style et de regard, produite par la main d’un illustrateur, on a désormais une pluralité de sources, d’images, de typologies. L’élève n’est plus invité à recevoir une histoire mais à la construire, à partir de traces qu’il lui faut interpréter. Le passage marque la fin d’un grand récit visuel unifié au profit d’une histoire fragmentée, critique, ouverte. Cette mutation n’est pas sans conséquence. En renonçant à l’unité du récit, l’enseignement contemporain gagne en rigueur mais perd peut-être en puissance d’imprégnation. Là où l’image construisait une mémoire commune, l’analyse des documents forme désormais des esprits capables de distance, mais moins spontanément habités par une vision partagée du passé.
L’histoire visible
Dans ce paysage mouvant, certaines figures continuent pourtant de faire le lien entre des traditions opposées. Jeanne d’Arc en est l’exemple le plus frappant. Longtemps disputée entre catholiques et républicains, elle finit par être adoptée par les deux. Sa canonisation en 1920 ne la retire pas du récit national, elle l’y inscrit autrement, comme si une même figure pouvait désormais porter deux lectures du passé sans les résoudre.

La querelle entre l’Église et l’école ne relève pas seulement d’un passé révolu : elle se prolonge, sous des formes renouvelées, dans les débats contemporains portant sur l’enseignement de l’histoire, le récit national ou encore la place du religieux dans la culture commune. Les modalités ont changé — et, il faut le reconnaître, les polémiques qui surgissent périodiquement demeurent aujourd’hui bien plus apaisées que celles qu’a connues l’histoire. Sur les réseaux sociaux, il suffit désormais de la photographie d’un extrait de manuel scolaire pour susciter l’émotion ou l’indignation ; hier déjà, d’autres supports produisaient des effets analogues. C’est que l’histoire n’est jamais seulement ce qui a été : elle est aussi ce que l’on choisit d’en transmettre, et la manière dont on décide de le rendre visible.
Pratique
Archives nationales - Site de Pierrefitte-sur-Seine
59 rue Guynemer, 93380 Pierrefitte-sur-Seine.
Entrée libre et gratuite
Ouvert du lundi au samedi de 9h à 16h45
Jusqu’au 31 mai 2026









