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De Caïn et Abel à la guerre d’Iran, la guerre parcourt l’histoire et la géographie des hommes. Les penseurs chrétiens ont donc, dès le début du christianisme, cherché à développer une pensée qui permette de canaliser la violence, de la moraliser et de la limiter. Le fait que les théologiens, dès les premiers chrétiens, aient cherché à définir une guerre juste démontre deux choses. D’abord qu’il est possible de faire la guerre, — par nécessité de se défendre face à des ennemis — ensuite qu’il est nécessaire de limiter et borner la guerre, pour la maintenir dans un cadre moral acceptable. C'est-à-dire que cette activité qui engendre morts et destructions doit conserver un cadre moral pour se maintenir dans le registre de l’humanité. Les théologiens ont présenté la guerre commune comme un moyen, non une fin. Un moyen pour restaurer la paix En schématisant, et donc nécessairement en simplifiant la complexité de l’histoire, on peut définir quatre phases dans la pensée de la guerre juste.
Cicéron : la cause juste et la modération
La première est celle de Cicéron, qui forme le concept de guerre juste. L’avocat romain retient trois conditions qui permettent de dire qu’une guerre est juste : la déclaration formelle (la guerre ne peut être déclarée que par une autorité légitime), la cause juste (la guerre doit être pratiquée pour se défendre ou pour réparer une injustice, pas pour la vaine gloire), la modération dans la victoire (le vainqueur doit être magnanime à l’égard du vaincu). Ces trois conditions ont été reprises par saint Augustin, notamment dans la Cité de Dieu. La pensée chrétienne est donc l’héritière du droit romain et le socle sur lequel repose la conception chrétienne de la guerre juste vient du monde non chrétien.
Saint Augustin : la fin ne justifie pas les moyens
La deuxième phase est celle de saint Augustin. L’Empire est attaqué, les villes sont menacées. Augustin rejette le pacifisme absolu de certains chrétiens qui, quelques décennies auparavant, refusaient de porter l’épée. L’évêque d’Hippone légitime la guerre pour les chrétiens. Écrivant au comte Boniface, il l’encourage à porter les armes, lui expliquant que cela répond à ses talents et aux dons reçus de Dieu. Chacun à sa place, Augustin comme prêtre, Boniface comme soldat : le chrétien doit savoir porter l’épée et défendre sa patrie. Augustin a, en quelque sorte, christianisé la pensée de Cicéron, en y apportant deux ajouts majeurs : la doctrine de la paix comme fin ultime de toute guerre et l’exigence d’intention droite. Ou pour le dire autrement : la fin ne justifie pas les moyens. Si la fin est bonne, les moyens employés pour faire la guerre doivent eux aussi être bons. Saint Thomas d’Aquin, dans la Somme théologique, a repris et synthétisé cette pensée.
L’école de Salamanque : une dimension universelle
La troisième phase est celle de Francisco de Vittoria et de l’école de Salamanque. Le monde chrétien découvre d’autres mondes, notamment l’Amérique, avec des peuples aux référentiels culturels et moraux très différents de l’Europe. Vittoria doit répondre à une question fondamentale : peut-on agir à l’égard de ces populations comme avec des chrétiens ? Vittoria répond par l’affirmative. Même s’ils pratiquent les sacrifices humains, même s’ils font preuve de cruauté, ce sont des êtres humains et ils partagent donc une même humanité avec les chrétiens. Les soldats doivent donc respecter cette humanité et ne pas répondre à leur cruauté par d’autres cruautés. Pour Vittoria, il n’est pas possible de faire la guerre à un peuple parce que celui-ci a des mœurs que l’on estime barbare, ni pour répandre la foi.
La paix n’est pas uniquement la concorde ou l’absence de guerre, mais la justice.
Le théologien de Salamanque introduit une autre idée, celle de la fin universelle : il est possible de mener des guerres pour protéger des innocents. Par exemple, pour sauver des populations attaquées et réduites en esclavage par d’autres. Avec Francisco de Vittoria, la pensée chrétienne de la guerre prend une dimension universelle.
Au XXe siècle, le champ de la justice
La quatrième phase est opérée au XXe siècle, avec Jean XXIII et surtout Paul VI. Ce n’est pas tant la guerre qui change que la notion de paix. Pour Paul VI, la paix n’est pas uniquement la concorde ou l’absence de guerre, mais la justice. Ou, comme il le dit dans une formule célèbre : "Le développement est le nouveau nom de la paix". Le champ de la guerre s’élargit : ce n’est plus uniquement le fracas des armes, mais aussi les enfants dénutris ou la pauvreté qui frappe le tiers-monde.
De nouveaux défis
Aujourd'hui, la notion de guerre juste est confrontée à deux nouveaux défis. Le premier est celui de la fin du monopole occidental. On peut penser la guerre juste dans un monde chrétien, et donc avec des pays qui partagent le même socle humain et culturel. Mais comment penser cette guerre quand, face à nous, nous avons des adversaires dont le logiciel mental est autre et qui font usage de pratiques que nous désapprouvons ? La réponse aux enfants soldats, aux actes terroristes, aux destructions systématiques pose des défis majeurs à la notion de guerre juste. Second défi, celui de l’intensité des armements possédés par des nations non chrétiennes. Quand les papes interviennent sur l’arme nucléaire, il ne faut pas perdre de vue que les pays chrétiens sont minoritaires dans le club des puissances dotées. Corée du Nord, Pakistan, Inde, Chine, Israël ne sont guère intéressés par le désarmement et pensent la façon de faire usage de cette arme.
Enfin, le droit ne peut exister que si tout le monde accepte la règle du jeu. Ou qu’une autorité supérieure est suffisamment forte pour la faire respecter. Or, ces deux conditions ne sont plus réunies aujourd'hui. Les chrétiens doivent penser la guerre juste dans un monde qui n’est plus le même que celui de Vittoria et de saint Augustin.









