Et si votre lecture allait plus loin ?
Avec l’abonnement Aleteia, recevez notre magazine trimestriel, accédez à des contenus qui prennent le temps d’approfondir, et soutenez une information qui fait grandir.
La révolution numérique marque-t-elle la fin de la lecture ? C’est en tout cas le chemin que semblent prendre les jeunes générations. Selon la dernière étude du Centre national du livre (CNL) publiée le 14 avril, un tiers des adolescents ne lit pas du tout et les adolescents passent dix fois plus de temps sur leurs écrans (3h01 par jour) qu’à lire des livres (18 minutes par jour). Face à ce désastre, Emmanuel Macron, en déplacement à la Cité internationale de la langue française, à Villers-Cotterêts, a annoncé, le 16 avril, quelques mesurettes pour redonner le goût des livres aux jeunes. Michel Desmurget, docteur en neurosciences et directeur de recherche à l’Inserm, auteur de Faites-les lire ! (Seuil, 2023), tire depuis plusieurs années la sonnette d’alarme. Il explique pourquoi la bataille contre les écrans est si difficile et insiste sur la nécessité de donner le goût de la lecture dès le plus jeune âge. Il en va des capacités cognitives et émotionnelles de l’humanité.

Aleteia : Les jeunes lecteurs sont de moins en moins nombreux à lire quotidiennement, en particulier chez les 16-19 ans. Qu’est-ce que cela vous inspire ? Le combat est-il perdu d’avance ?
Michel Desmurget : C'est un combat dont l'issue est de plus en plus incertaine, parce qu'on se rapproche effectivement du "perdu d'avance". Il faut en outre préciser que l’étude du CNL a une vision extrêmement inclusive de la lecture. Sont considérés comme des livres aussi bien des livres de littérature classique que des livres de bricolage, de cuisine, de coloriage… Un enfant qui a colorié un mandala dans l'année est considéré comme un lecteur... Et malgré cette vision extrêmement inclusive de la lecture, on a seulement 17% d'adolescents qui lisent tous les jours ou presque. L’effondrement des lecteurs réguliers est particulièrement massif et net, et il augmente avec l’âge. C'est difficile de dissocier l'effondrement de la lecture de la présence des écrans, les deux sont liés, on voit la lecture s'effondrer au fur et à mesure de la pénétration des écrans. Ils sont l'ennemi massif de la lecture. La lecture se meurt et pourtant elle est au cœur de notre humanité. Elle permet de se comprendre soi-même, mais aussi à comprendre les autres. Le livre, c'est le seul endroit où on rentre dans la tête des gens.
Le cerveau n’est pas fait pour faire deux choses à la fois. Quand on jongle entre deux activités, on est moins performant, on comprend moins, surtout si le texte est complexe.
L’étude révèle justement un autre fait marquant : les jeunes ont une lecture fragmentée, un phénomène qui va crescendo avec l’âge : 67% des 16-19 ans regardent leur téléphone quand ils sont en train de lire. Qu’est-ce que cela dit des jeunes lecteurs ?
Les jeunes sont constamment scotchés à leurs réseaux sociaux, à leurs téléphones, ce qui interrompt toutes les tâches, que ce soit la lecture ou autre chose. Cela se comprend car les réseaux sont faits pour ça. Ils jouent sur le système de récompense. La grande puissance des écrans, c'est qu'ils ont, pour zéro effort, la capacité de stimuler le système de récompense. Quand un enfant a son téléphone à côté de lui, même éteint, même si les notifications sont coupées, il a toujours l’impulsion de se dire : "Et s'il y avait une nouvelle information ?" Un concept appelé FOMO, "fear of missing out", la peur de rater quelque chose. Et les adolescents n’ont pas les outils cérébraux pour résister à cette impulsion. Quand le téléphone est à côté d’eux, il y a toujours cet arbitrage, plus ou moins conscient, entre continuer à lire ou prendre son téléphone. Les performances en compréhension et en rétention sont alors inférieures à celles que l’ado aurait eues si le téléphone n’avait pas été là. Le cerveau n’est pas fait pour faire deux choses à la fois. Quand on jongle entre deux activités, on est moins performant, on comprend moins, surtout si le texte est complexe.
Quels conseils donnez-vous aux parents pour donner le goût de la lecture à un enfant ?
Il y a certes la dimension utilitaire de la lecture. Mais si vous dites à votre enfant : "il faut lire parce que ça rend intelligent, parce que ça améliore l'empathie…", les résultats sont quasiment nuls. La seule façon de le faire lire, c'est le plaisir. Donc il faut inculquer le plaisir à l'enfant. Mais il n'y a pas de plaisir dans l'échec et dans la souffrance, ou en tout cas assez peu. Il faut donc introduire la lecture très, très tôt, au berceau, et il faut continuer à lire avec lui le plus tard possible. Et quand il lit seul, il vaut mieux donner à l'enfant des livres un peu trop simples, il va prendre plaisir. Et en parallèle, il faut lire avec lui. La lecture partagée permet justement de lire des livres un peu plus compliqués.
L’enjeu est de donner à l'enfant la capacité de lire.
L’enjeu est de donner à l'enfant la capacité de lire. Une autre astuce est d’emmener son enfant dans une librairie et de lui faire choisir un livre. Il y a plus de chances qu’il lise un bouquin s’il le choisit lui-même que si on lui impose. Une autre chose qui marche aussi, c’est de ritualiser le moment lecture. Tous les soirs, chez moi, vers 19h30-20h, tout le monde arrêtait ses activités et on se mettait tous dans le canapé. Cette ritualisation crée des habitudes chez l'enfant. Le deuxième point, c'est de se construire une identité de lecteur. Si l’enfant voit ses parents lire, s'il vit dans une maison dans laquelle on lit, alors, il a beaucoup plus de chances de devenir lecteur.
Et avec un adolescent, comment gagner la bataille contre les écrans ?
Il est nécessaire d’ouvrir un espace de temps et un espace d'ennui. Tant que les parents n’auront pas pris le problème des écrans de front, ça sera compliqué. S'il n'y a pas de contrôle du temps d'écran, il n'y aura pas de lecture chez les enfants. Jamais le livre ne gagnera contre un DVD ou un jeu vidéo. Jamais, ce n’est pas possible, c’est inscrit dans le cerveau. Donc, il faut ouvrir un espace d'ennui.
Emmanuel Macron était à Villers-Cotterêts la semaine dernière, et a annoncé vouloir mettre en place une journée mensuelle de déconnexion et la lecture à voix haute au moins une fois par semaine à l’école. Qu’en pensez-vous ?
C’est comme si on demandait aux gens de manger une fois par mois des brocolis pour lutter contre l’obésité ! Nous avons des rapports, des commissions, qui alertent sur la dangerosité extrême des réseaux sociaux, la conclusion, c'est que les réseaux sociaux devraient être interdits dans leur état actuel et on pinaille pour savoir si l’interdiction doit intervenir à 14 ans ou à 15 ans. Cela fait des années que les rapports s'empilent, que le désastre est acté, mais on ne fait rien.
Pratique









