Encore un étonnant brouillage des réactions attendues : le catholique J.D. Vance défend les attaques de Donald Trump contre Léon XIV, tandis qu’un ministre français républicain les juge inacceptables. Amusant, dans un pays où chacun a été sommé de crier "Je suis Charlie", qu’une critique du Pape — la cible préférée de Charlie Hebdo — soit soudain condamnée publiquement par un représentant de la République laïque. Je n’ai pas le souvenir que s’en prendre à Benoît XVI ait été considéré en son temps comme une faute blâmable.
L’esprit de l’Antéchrist
Ceci dit, J.D. Vance ne semble pas très représentatif des catholiques américains, dont beaucoup ont dit clairement leur désaccord. "Donald Trump est trop insignifiant pour être le véritable Antéchrist, mais il incarne l’esprit de l’Antéchrist" : la formule est de l’auteur du Pari bénédictin, Rod Dreher, cité par Rémi Carlu dans un article du magazine L’Incorrect. Même si Rod Dreher, essentiel dans la conversion de J.D. Vance au catholicisme, est désormais orthodoxe, sa saillie montre à quel point le président des États-Unis a suscité la désapprobation des fidèles en s’attaquant à Léon XIV et, plus encore, en singeant le Christ par photo interposée.

On repense à ce que disait le même Rod Dreher, dans un entretien au mensuel La Nef d’avril 2025. Lucides sur Trump, mais ne se contentant pas de hurler avec la meute médiatique manichéenne, Christophe et Elisabeth Geffroy posaient à Dreher des questions judicieuses : "Vous êtes proche de J.-D. Vance dont vous n’hésitez pas à vanter les mérites, et qui semble bien différent de Donald Trump : comment expliquez-vous l’alliance de ces deux personnalités si différentes ? Le caractère imprévisible, brutal et peu scrupuleux de Donald Trump fait-il de cette alliance un pari risqué pour J.D. Vance ?"
Celui qui détruit ou celui qui défriche ?
Relue aujourd’hui, la réponse de Rod Dreher est très instructive, tant sur l’évolution de l’interrogé que sur la part d’incertitude de toute stratégie politique : "Oui, c’est un pari risqué. Donald Trump est chaotique par nature. J.D. Vance était anti-Trump en 2016, mais au fil des années, il a observé jusqu’où la gauche irait pour détruire Donald Trump, et pour détruire les choses auxquelles lui-même tenait, et il en est venu à considérer Donald Trump comme le seul espoir politique réaliste à notre disposition. J’ai suivi la même évolution. Trump ne peut pas construire, seulement détruire. Je pense que J.D. Vance, en tant que président, sera celui qui construira quelque chose de nouveau sur le terrain que Trump a défriché."
En ne se démarquant pas des attaques grossières de Donald Trump, qui pousse le narcissisme puéril jusqu’à l’auto-idolâtrie, J.D. Vance pourrait bien apparaître moins comme le successeur d’un défricheur que comme la dupe d’un démolisseur.
La réflexion était très intéressante, parce qu’elle signalait bien que la politique confronte chacun à des alternatives relatives et non à des clivages absolus. Sur ce point, il y a des manières de taper sur Donald Trump qui font comme si tout ce qu’on lui opposait était par principe vertueux, ce qui est plus que douteux. Au moment où il assumait lucidement le risque du pari, Rod Dreher faisait toutefois une assimilation hasardeuse entre détruire et défricher : un champ de ruines ne devient pas automatiquement une terre labourable.
L’Antéchrist est consensuel
En ne se démarquant pas des attaques grossières de Donald Trump, qui pousse le narcissisme puéril jusqu’à l’auto-idolâtrie, J.D. Vance pourrait bien apparaître moins comme le successeur d’un défricheur que comme la dupe d’un démolisseur. Un catholique est pourtant bien placé, en principe, pour rappeler à tous les puissants qu’ils n’auraient aucun pouvoir s’il ne leur avait été donné d’en haut. Se représenter en Christ thaumaturge n’est sûrement pas la meilleure façon de s’en souvenir. Donald Trump, "vraiment trop insignifiant pour être l’Antéchrist" ? Sans doute, mais si on se fonde sur l’image de l’Antéchrist qu’a génialement dressée Benson dans son roman Le Maître de la terre (1907), c’est plutôt par son impulsivité et par son goût du conflit que Donald Trump est inapte à jouer le rôle. Car l’Antéchrist de Benson séduit le monde par sa douceur, son sourire rassurant, ses discours consensuels, sa volonté affichée de dépasser toutes les différences anciennes, sa promesse séduisante d’éviter toutes les guerres. Au risque d’être mal compris, nous dirions volontiers que si l’Antéchrist apparaissait aujourd’hui, il serait certainement anti-Trump. Cela ne suffit pas à donner raison aux attaques stupides du président des États-Unis et aux approximations théologiques de son vice-président, mais cela invite à une vigilance spirituelle qui ne se réduise pas aux cibles médiatiquement montrées du doigt. Car le Démon, hélas, ne se promène pas toujours avec une casquette qui le désigne comme tel.









