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"Je suis mort le 5 mars 1994. Tout ce que je vis aujourd’hui est du bonus", confie Philippe Croizon. Ce jour-là, alors qu’il est âgé de 26 ans, il démonte une antenne sur le toit de sa maison à Saint-Rémy-sur-Creuse (Vienne). Son corps entre alors en contact avec une ligne à haute tension. Une décharge de 20.000 volts le traverse pendant vingt interminables minutes. Il survit miraculeusement à l’accident, grâce au courage d’un voisin venu le secourir, mais il perd ses bras et ses jambes.
Commence alors une autre vie. Une vie qu’il faut accepter, reconstruire, apprivoiser… Soutenu par ses enfants, mais surtout par Suzana, dont il fait connaissance en 2006 sur un site de rencontre, il réapprend peu à peu à avancer, à espérer, et goûte à nouveau à la vie. Leur histoire d’amour, solide depuis vingt ans, devient alors un point d’ancrage. "Suzana m’a donné l’envie de vivre et d’avancer", dit-il simplement. Depuis, Philippe Croizon défie l’impossible : la traversée de la Manche en 2010, les cinq continents reliés à la nage en 2012, un record de plongée en 2013, et même le Paris-Dakar en 2017. Une vie marquée par des épreuves, mais surtout par la résilience et l’amour, aujourd’hui portée au cinéma avec Pour le meilleur, en salles dès le 22 avril. Rencontre avec un homme hors du commun.
Aleteia : Le 5 mars 1994, votre vie bascule : 20.000 volts traversent votre corps. Vous survivez miraculeusement, mais vous perdez vos bras et vos jambes. Vous dites que ce jour-là, l’ancien vous est mort et qu’il vous a fallu plus de dix ans pour dire bonjour au nouveau Philippe. Comment avez-vous vécu cette transition ?
Philippe Croizon : C’était un long chemin. Je suis passé par les fameuses cinq phases du deuil : le déni, la colère, la dépression, la négociation et l’acceptation. Mais le plus difficile dans tout ce que j’ai traversé, c’était le retour à la maison. Quand je suis rentré chez moi, j’ai créé une sixième phase : la phase du "gros con". Tout le monde connaît le personnage sympa, jovial, toujours prêt à dire une bêtise et à faire une blague. Et c’est vrai que je suis comme ça, mais à l’époque, je ne faisais pas attention aux autres. J’étais grincheux.
On dit que l’amour donne des ailes, Suzana m’a donné des palmes !
Lorsque vous évoquez la phase de négociation, avec qui négociez-vous à ce moment-là ?
Quand j’étais sur mon lit d’hôpital et que je me suis réveillé après deux mois de coma, j’ai décidé de vivre pour mes deux garçons. Je crois que, comme beaucoup de personnes, j’ai parlé à ce moment-là avec Dieu. Je lui ai dit : "Si tu es là, c’est maintenant que j’ai besoin d’un coup de main, car je ne pourrais pas m’en sortir tout seul." Et la réponse, c’est que je suis encore là. J’ai été baptisé. Je vais à l’église, comme tout le monde, quand j’en ressens le besoin. J’ai même rencontré le pape Jean Paul II à la basilique Saint-Martin, à Tours, en 1996. Je me souviens lui avoir fait un clin d’œil. Il m’a répondu par un clin d’œil. Ensuite, nous avons discuté un petit peu. C’était complètement fou ! Mais j’avoue que je ne suis pas devenu dévot pour autant.
En 2006, votre vie bascule une deuxième fois : vous rencontrez Suzana...
Suzana m’a donné l’envie de vivre et d’avancer. On dit que l’amour donne des ailes, elle m’a donné des palmes ! Je ne me rendais pas compte de l’énergie incroyable qu’elle déployait pour moi. Nous formons une famille recomposée avec cinq enfants, et le plus grand bébé de la famille, c’est moi. Et en plus, j’ai eu l’idée complètement folle de traverser la Manche à la nage. Entre les enfants, moi et mon projet, elle a été engloutie.

Quand j’ai lu son livre Ma vie pour deux : dans l’ombre du héros (éd. Arthaud, 2019), je l’ai compris car je ne mesurais pas ce qu’elle avait fait pour moi, pour nous. Je ne voyais pas sa souffrance, ni le fait qu’elle s’était oubliée. À l’issue de cet ouvrage, elle a fait une marche de Fatima jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle. Elle venait de se faire opérer d’un fibrome d’1,5 kilo, et elle a décidé malgré tout de partir sur le chemin. À son retour, elle m’a dit : "Maintenant, je me suis retrouvée".
La traversée de la Manche est un véritable Everest pour les nageurs. Comment avez-vous vécu cette expérience en 2010 ?
Il y a environ entre 500 et 700 personnes par an qui tentent la traversée de la Manche, et seulement une cinquantaine réussissent. Mais à l’époque, je ne le savais pas, et Suzana non plus. Elle a dit oui, par amour et par ignorance, comme moi. J’ai été inspiré par Marion Hans, première Française à avoir traversé la Manche à la nage le 1er août 1994. Je l’avais suivie à la télévision depuis mon lit d’hôpital. Quand j’ai compris que c’était 34 kilomètres à vol d’oiseau et que le taux de réussite des nageurs valides était de 10%, je me suis dit : "Dans quoi je me suis embarqué ?" Mais l’aventure était déjà lancée. Mark Twain disait : "Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait". C’est tout à fait vrai. À chaque fois que je me lance dans une aventure, je ne sais pas que c’est impossible. J’y vais, et ensuite je me rends compte que c’est peut-être un peu compliqué… mais je vais jusqu’au bout.
Comment en êtes-vous arrivé à cette résilience ?
Je pense qu’aujourd’hui, nous vivons dans une société où tout le monde est victime de quelque chose. Plus personne n’est responsable de rien. On nous a appris à être victime, à avoir peur, à douter. Mais aujourd’hui, je ne me pose plus la question : est-ce que je peux ? Je le fais. C’est en ouvrant des portes que j’y arrive. J’ai osé demander de l’aide, et ça a fonctionné.
Tout est possible, à condition de travailler.
Aujourd’hui, je suis propriétaire de ma vie. Je suis mort le 5 mars 1994. Tout ce que je vis aujourd’hui est du bonus. Les gens disent qu’après la décharge de 20.000 volts, je suis devenu un distributeur d’énergie positive.
Cette traversée de la Manche vous a-t-elle transformé intérieurement ?
Oui, intérieurement et extérieurement. Avant mes entraînements, je pesais 25 kilos de plus qu’aujourd’hui. J’avais 40 ans. Je ne savais pas nager. Il a fallu me transformer en sportif de haut niveau : 4.000 kilomètres de natation en deux ans, 35 heures par semaine dans l’eau, six heures de gainage hebdomadaire. Pendant deux ans, ce fut souffrance sur souffrance. Pour Suzana et pour moi. Il y a une phrase que tout le monde répète avec légèreté : "après la pluie, le beau temps". Nous, nous avons traversé des ouragans. Et aujourd’hui, nous sommes au soleil. Cela valait le coup de souffrir. J’aime ma vie d’aujourd’hui parce que j’en ai fait quelque chose. Je suis heureux.
Par la suite, vous avez réalisé de multiples exploits : relié les cinq continents à la nage en 2012, battu le record de profondeur de plongée pour un amputé des quatre membres en 2013, et couru le Paris-Dakar en tant que pilote en 2017… Étaient-ce juste des exploits sportifs ou vous cherchiez quelque chose de plus ?
Ce ne sont que des aventures humaines ! Au début, quand nous sommes partis relier les cinq continents à la nage, nous pensions vivre 90% d’exploit sportif et 10% d’aventure humaine. À la fin, c’était l’inverse : 90% d’aventure humaine et l’exploit sportif est passé au second plan.

Quel sera votre prochain défi ?
Dormir ! Je n’ai pas d’aventures précises en tête. Peut-être que demain une envie me traversera l’esprit. Mais aujourd’hui, j’aime ce que je fais. J’adore mes conférences : j’en donne entre 80 et 120 par an. J’aimerais les transformer en seul-en-scène et les ouvrir au public. Affaire à suivre !
Vous disiez être devenu grincheux dans les années qui ont suivi votre accident. Qu’aimeriez-vous dire aujourd’hui à ce Philippe d’avant ?
Est-ce que ça valait le coup d’attendre dix ans ?
Votre histoire est aujourd’hui sur scène. Qu’aimeriez-vous que les spectateurs ressentent en sortant de la salle ?
Qu’ils repartent en se disant : "Moi aussi, je peux". Pas forcément traverser la Manche, mais peut-être écrire un livre, reprendre des études… Tout est possible, à condition de travailler. À vous de jouer !
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