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Guerre juste : ce qui échappe aux critiques américains du pape

Le président des États-Unis Donald Trump et le vice-président JD Vance saluent un garde de couleur.

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Jean Duchesne - publié le 21/04/26
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Les critères d’une "guerre juste" sont bien plus exigeants que le voudraient les bellicistes, souligne l’essayiste Jean Duchesne. En rappelant les réalités théologiques et humaines qui fondent la doctrine de l’Église, le pape Léon XIV ouvre le dialogue qu’il préconise.

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Il n’y a pas lieu de s’étonner que le Pape encoure l’ire d’un "prince" (au sens originel de "premier par le rang") parmi les plus puissants de ce monde, qui voit en lui non pas un rival, mais un gêneur. Ce n’est pas une nouveauté : dans la trentaine de successeurs qu’a eus saint Pierre jusqu’à la fin des persécutions, rares sont ceux qui ont échappé au martyre. Par la suite, plusieurs empereurs romains-germaniques et des souverains français comme Philippe IV le Bel ou Napoléon Ier n’ont pas hésité à neutraliser manu militari le pontife romain. Les agressions sont aujourd’hui seulement verbales. Elles utilisent aussi des images — par exemple celles, générées par une intelligence artificielle, où, sans vergogne et dans un style kitsch, un président s’affiche en soutane blanche et mitré, ou bien en Messie guérisseur...

Forfanteries

Sous-entendu : ce personnage se verrait bien à la place du Saint-Père et, de toute façon, celui-ci devrait lui obéir comme au Christ. Son vice-président conseille au pape de "faire attention" quand il se mêle de théologie ! Le motif de ces forfanteries n’est plus un conflit où le chef de l’Église se trouverait impliqué (comme c’est arrivé dans le passé) et donc en butte aux sarcasmes de ses ennemis, mais le fait qu’il dénonce une guerre où il ne prend pas parti et adjure de "s’asseoir à la table du dialogue et de la médiation". Ce n’est d’ailleurs pas inédit : les tentatives répétées de Benoît XV pour mettre fin au "massacre inutile" de la Première Guerre mondiale ont généralement été rejetées avec un mépris plus ou moins désinvolte.

Les hommes, en tant que pécheurs, sont et seront toujours menacés par la guerre jusqu’au retour du Christ.

Ce qui est probablement sans précédent est que le pape soit accusé non plus de favoriser un camp ou un autre, mais de naïveté, et plus précisément d’un refus de voir le mal et de bénir ceux qui s’emploient à le juguler. L’angle d’attaque est l’information médiatisée, où l’inattendu et les provocations, qui se répercutent immédiatement, dispensent d’écoute des objections comme d’argumentation développée, éclipsent le reste et masquent les enjeux plus profonds. Il ne faut pas s’attendre à ce que le pape réplique dans le même style, à coups de piques ad hominem. D’abord parce que d’autres maux ne sont objectivement pas moins préoccupants et urgents, à commencer par les guerres en Ukraine, au Soudan, à l’est du Congo, etc.

Mémoire et réalisme

Et puis parce qu’un peu de mémoire incite à dépasser l’actualité et à prendre déjà le recul que donne l’Histoire. En l’occurrence, la guerre contre l’Iran n’est pas sans analogie avec l’invasion de l’Irak en 2003. Celle-ci a été réprouvée par saint Jean Paul II, et l’on ne peut pas dire qu’elle a été une réussite, bien qu’elle ait mis fin à une dictature indéfendable. La guerre d’Afghanistan (2001-2021) a de même été un échec, malgré l’appui d’une coalition internationale. Il n’y a pas de troupes au sol cette fois en Iran, mais il ne semble pas que l’objectif de renverser un régime tyrannique soit atteignable dans un délai prévisible.

Sur le fond, la question est de savoir si la guerre répond jamais à la volonté de Dieu. La réponse de l’Église est décidément "non", et elle n’est pas apparue récemment avec l’affirmation du pape François le 18 mars 2022, au moment de l’agression russe en Ukraine : "Il n’existe pas de guerre juste !" Car ce verdict s’enracine dans le constat de Gaudium et Spes (n. 78, 6) de Vatican II (1965), qui reprend Rm 3, 10-18 citant plusieurs psaumes : "Les hommes, en tant que pécheurs, sont et seront toujours menacés par la guerre jusqu’au retour du Christ". Cette conscience du Mal à l’œuvre dans le monde suscite un réalisme qui invite d’une part à protéger les faibles et les innocents — avec une armée (et une police) dûment dotée(s) d’aumôniers —, et d’autre part à ne pas compter éradiquer la violence en l’écrasant sous pire encore. Hiroshima et Nagasaki n’ont pas supprimé les guerres dans le monde.

Le dialogue, tôt ou tard

C’est un réalisme moins théologique et même froidement empirique qui nourrit le plaidoyer pour "le dialogue et la médiation". Aucune guerre ne dure indéfiniment, même si les régimes oppressifs y trouvent un moyen de maintenir leur population dans la servitude (comme George Orwell le montre dans 1984). Il faut donc négocier tôt ou tard — même si cela n’empêchera pas la prochaine crise où le verbe et l’intelligence ne seront plus au service que de forces destructrices qui laisseront le vainqueur épuisé et feront du vaincu une proie dévaluée.

Reste à savoir s’il est des cas où la guerre serait un ultime recours contre la désespérance ou une résistance à un triomphe du Mal. Un exemple auquel il est rarement fait une référence explicite (mais qui hante les mémoires) est celui des accords de Munich où, en 1938, Français et Anglais ont cédé aux revendications de Hitler et de Mussolini en sacrifiant la Tchécoslovaquie pour prévenir une agression armée. La fermeté aurait-elle été dissuasive face au nazisme et au fascisme (sans parler de l’ogre soviétique à l’affût à l’Est) ? Il est à présent impossible de l’établir. Mais la leçon demeure qu’une passivité craintive peut être aussi vaine que honteuse.

La "guerre juste"

La guerre défensive ou préventive n’est pas propre au christianisme. Elle était déjà reconnue dans les lois de la Rome antique, et elle l’a été dans l’Église non par un dogme du Magistère, mais dans une "doctrine" de juristes (le principal étant Francisco de Vitoria, dominicain espagnol du XVIe siècle) invoquant les plus grands théologiens (Augustin, Thomas d’Aquin).

La paix à laquelle tous aspirent n’est pas le fruit de guerres, mais un don de Dieu qu’on n’accueille qu’à condition de le partager.

Les conditions de la "guerre juste" sont assez précises et contraignantes : il faut que toutes les conciliations aient échoué ; que la victoire soit raisonnablement possible ; que les avantages espérés soient nettement supérieurs aux dommages infligés ; que ceux-ci soient proportionnés aux maux que l’on entend éviter ou soigner ; et que l’objectif soit de restaurer la paix et le droit. Tout cela est exposé dans le Catéchisme de l’Église catholique (n. 2307-2317). Les bellicistes qui s’étonnent et s’indignent de n’être point soutenus par le pape auraient intérêt à s’y reporter.

La périlleuse évaluation des circonstances et des probabilités

Il ressort de ces critères que la guerre est toujours un mal, mais qu’il n’est pas exclu que les circonstances y acculent. Le cardinal Ratzinger (futur Benoît XVI) l’a concédé en 2004 pour le soixantième anniversaire du Débarquement en Normandie : oui, a-t-il dit, il fallait prendre les armes pour résister à un totalitarisme inhumain. Mais tout repose alors sur l’analyse périlleuse du contexte, en fonction des renseignements disponibles, et aussi sur l’appréciation risquée des probabilités et de la capacité à atteindre le but poursuivi par-delà les opérations militaires. La dénonciation d’un régime comme criminel ne suffit pas, ni la louable intention d’y substituer la démocratie (c’est-à-dire la liberté et la légalité) en sous-estimant les pesanteurs sur le terrain.

Il est clair que les invectives et les détournements d’image ne sont guère propres à persuader qu’une guerre est "juste". On peut voir là un déficit non seulement dans la rationalité mobilisée, mais encore dans la communication, pour autant que celle-ci n’est alors plus un moyen, mais devient une fin en soi — un jeu où la seule règle est d’attirer quasi quotidiennement l’attention par quelque débordement, sans autre visée discernable que l’autosatisfaction. Face à quoi le pape, dans sa mission qui n’est pas de juger ni condamner quiconque et où sa personnalité n’a qu’un rôle accessoire, rappelle simplement ces vérités intemporelles que "la véritable force se manifeste en servant la vie" et que la paix à laquelle tous aspirent n’est pas le fruit de guerres, mais un don de Dieu qu’on n’accueille qu’à condition de le partager.

Image générée par l'IA de Trump en Pape, postée le 3 mai 2025.
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