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Devant les simplismes du monde, le spleen du professeur

7 min de lecture
TRIBUNE-PAUL-AIRIAU-ALETEIA

Crédit : Aleteia

Paul Airiau.

En refusant toute contrainte, tout effort dans le travail et la complexité du réel, le monde tel qu’il va anéantit le travail du professeur qui s’efforce de transmettre aux jeunes en construction ce qui fait que l’homme est un homme. Tel est le constat désabusé qu’un professeur comme notre chroniqueur Paul Airiau éprouve avec un "rien d’angoisse".   

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De temps en temps, comme ça, l’enseignant qui est aussi chercheur, indécrottable universitaire qui essaye de ne pas s’en laisser compter, même par lui-même, ne peut s’empêcher d’être saisi d’un rien d’angoisse et de mélancolie lorsqu’il observe le monde tel qu’il va. Enfin, "le monde"…, une portion de la réalité.

L’outrance politique : le refus de toute contrainte

Il y a d’abord toute l’outrance politique des princes et aspirants princes de ce monde — oui, même si la politique est la forme la plus haute de la charité, comme d’aucuns papes l’ont prétendu, on ne peut s’empêcher de penser que, parfois, souvent même, ce qu’en font les puissants tend à relever d’une participation au pouvoir du mauvais. Le rapport ajusté au réel et à la vérité s’efface de plus en plus derrière la toute-puissance fantasmée et expérimentée du modelage du monde par la parole, où tout n’est que logorrhée déstructurée destinée à imposer sa propre logique. L’accueil de ce qui est factuellement et véritablement est oblitéré par une libido dominandi qui ne cherche plus qu’à remodeler le factuel, le concret, le solide, le scientifiquement établi, selon ses fantasmes, pas forcément idéologiques. La décence commune et l’acceptation du principe de non-contradiction comme données élémentaires de la vie de l’esprit et des rapports sociaux sont laminées par une absence de surmoi qui conduit à ne connaître d’autre règle que celle de sa propre hégémonie, dont on peut se demander si elle n’est pas fondée sur une construction psychique qui a radicalement et consciencieusement rejeté ou perverti toute auto-contrainte digne de ce nom.

Ce n’est pas seulement outre-Atlantique, dans les plaines du Far West ou celles de la pampa, qu’on peut repérer ces choses-là et ces gens-là. Elles sont largement répandues sur toute la planète, jusque dans une France où les populismes de droite et de gauche en sont une réalisation parmi d’autres, sans parler de ceux qui ont prétendu dépasser les oppositions politiques pour construire le progressisme nouveau d’une start up nation. Elles n’aboutissent finalement qu’à rajouter du cataclysmique au désordre sous le permanent couvert rhétorique de la justice, qui n’en peut mais, mais doit céder le pas aux intérêts bien compris de ceux qui ont déjà tout et veulent plus encore en retirant même ce qu’ils ont à ceux qui n’ont rien.

L’IA : être intelligent sans travailler

Il y a ensuite l’emballement capitalistico-intellectuel autour de la si mal nommée "intelligence artificielle", vendue, promue et en partie vécue comme la promesse d’un salut absolu et d’une croissance sans fin vers un nouvel âge réminiscent. Sans qu’on en comprenne véritablement le fonctionnement, sans qu’on connaisse véritablement les bases qui ont permis d’entraîner les agent conversationnels et agentiques, sans doute au prix d’une massive violation du droit d’auteur, l’intérêt bien compris d’entreprises avides de profit et de médias de nouveau fascinés suscite une massive diffusion exploitant la facile propension au moindre effort et à la rentabilité maximale, en survendant la réduction de l’effort intellectuel et l’illusion d’une production intelligente et sensée sans avoir à travailler ni prendre de la peine — c’est pourtant le fonds qui manque le moins.

Qu’y voir, si ce n’est l’oblitération annoncée et volontaire de tout ce qui fait la vie propre de l’intelligence, de la pensée et de la production de connaissances et de savoirs depuis que l’on peut observer de manière documentée les sociétés humaines ? La collecte patiente et critique de données, de faits, d’informations et de sources ; la construction et l’évaluation d’hypothèses ; la structuration précise et rigoureuse d’une argumentation ; la confrontation à la difficulté, la recherche d’une solution, le tâtonnement, la maturation, l’effort de mise au clair et de formulation ; l’échec qui dépite, l’erreur qui rappelle la nécessaire modestie ; la reprise des efforts, la recherche de la pertinence, la vérification de la validité de l’argumentation ; j’en passe, et plus encore, tout cela est passé par pertes et profits. Alors qu’il n’est pourtant pas d’autres voies pour penser vraiment — pas pour s’adonner au psittacisme : pour penser.

Des grilles d’analyses simplificatrices

Il y a encore les modes intellectuelles et universitaires, celles qui prospèrent sur ce qui n’est après tout que de l’idéologique, c’est-à-dire la formulation de grilles d’analyses simplificatrices et abusivement universalisées, abolissant toute prise en compte de la complexité des situations. "Le poumon, vous dis-je, le poumon", puis ce fut Hegel et la raison à l’œuvre, Marx et le matérialisme dialectique, Hayek et Friedman et la liberté d’entreprendre, puis le structuralisme et la domination, et désormais la déconstruction culturalisant toutes les réalités…

Et, en tout cela, il est finalement des prises de positions métaphysiques jamais assumées, et une relativisation permanente de toutes choses n’assumant pas sa propre relativité. L’ensemble aboutit à transformer des outils et des cadres de pensée en instruments de pouvoir et de mobilisations agitant la société sans jamais véritablement déboucher sur rien si ce n’est une polarisation croissante, une incommunicabilité entre débatteurs exponentielle et un recul de la capacité à accepter d’écouter les raisons et les sentiments d’autrui.

Ce monde ne gagnera pas

Bref, le monde tel qu’il va s’attache consciencieusement à fouler aux pieds, sauvagement, sardoniquement, idéologiquement, sans aucune espèce d’une quelconque vergogne, ce qui fait qu’un humain peut contribuer à passer infiniment ce qu’il est. Il s’obstine sans fin à nier, ridiculiser et annihiler le travail propre de l’enseignant, soit celui d’apprendre à penser justement à des êtres en pleine construction de leur esprit, afin qu’ils soient un jour des humains dignes de ce nom — oui, il y a derrière tout cela toute une série de certitudes, une échelle de valeurs, une éthique, et même une métaphysique, et c’est ainsi. Mais il ne l’emportera pas. Il ne gagnera pas. Tous les livres ne seront pas brûlés. Contre Donald Trump, Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon, Assa Traoré, Vladimir Poutine, Javier Milei, Éric Zemmour, Marine Le Pen, Simone de Beauvoir, Patrick Boucheron, Sandrine Rousseau, Jacques Attali, France Inter, CNews, Russia Today, Fun Radio, Mediapart, et même Le Monde et Le Figaro, contre tous ceux-là, et bien d’autres encore, je maintiendrai.