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Casa Luisita, la plus belle initiative de l’Église mexicaine face au plus grand fléau du pays

Face aux nombreuses disparitions forcées qui bouleversent le Mexique, les carmélites du Sacré-Cœur ont ressenti un appel et ouvert depuis octobre 2023 les portes de Casa Luisita aux familles à la recherche de leurs enfants disparus. Entre soutien spirituel, soins et solidarité, l’Église adapte ses projets et ses charismes afin d’aider ces familles dans leur souffrance.

10 min de lecture

Source: Lolita Ramírez

Casa Luisita.

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Dans l’État mexicain de Jalisco, situé à l’ouest du pays, où les disparitions forcées sont les plus nombreuses - plus de 16.000 - la congrégation des sœurs Carmélites du Sacré-Cœur a ressenti un appel profond à vivre ses charismes au cœur de la souffrance. Face à la douleur des familles endeuillées, les religieuses ont choisi d’ouvrir les portes de leur communauté afin d’offrir soutien, écoute et refuge. Ainsi est née la Casa Luisita, un lieu où compassion et solidarité se conjuguent pour accompagner ceux qui cherchent leurs proches disparus.

Selon les chiffres officiels, 123.000 personnes sont portées disparues. À titre de comparaison, le Spotify Camp Nou, terrain de jeu du FC Barcelone, plus grand stade d’Europe et deuxième plus grand au monde, peut accueillir 105.000 spectateurs. Un chiffre qui s’alourdit lorsqu’on ajoute les proches des victimes. Ainsi, la Cour Suprême de Justice du Mexique reconnaît que "les familles des personnes disparues sont prises au piège de l’incertitude causée par leur absence (...) et sont contraintes de réorganiser leur vie pour se consacrer aux recherches". Cela signifie que "ces personnes perdent souvent leur emploi et leurs sources de revenus ; que les efforts de recherche ajoutent un fardeau disproportionné aux services de soins à domicile ou dans la communauté ; ou qu’elles doivent douloureusement naviguer à travers les nombreuses complexités administratives, professionnelles et autres qui résultent d’une disparition".

"Casa Luisita est un espace où nous hébergeons des familles à la recherche de leurs fils et filles disparus."

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Carmélites du Sacré-Coeur de Casa Luisita et familles de disparus.

Casa Luisita

Tout commence en 2019, dans l’État de Jalisco, lorsque la présence de deux conteneurs transportant 322 corps non identifiés dans la ville est révélée, faute de place au sein du SEMEFO (Service médico-légal), saturé. La congrégation des Sœurs Carmélites du Sacré-Cœur est alors sollicitée pour accueillir à Guadalajara sept personnes venues du nord du Mexique chercher des proches disparus susceptibles de se trouver dans ces conteneurs. Si cet accueil ne se concrétise finalement pas, c’est pourtant à partir de cet événement qu’elles comprennent que là se trouve leur appel, marquant pour la congrégation un tournant décisif. "Casa Luisita est un espace où nous hébergeons des familles à la recherche de leurs fils et filles disparus. En particulier ceux qui vivent en dehors de Guadalajara, qu’ils soient originaires de l'État, de la République et aussi d’autres pays" explique sœur Lolita Ramírez, responsable du projet, à l’édition espagnole d’Aleteia.

Ainsi, peu à peu, dans la prière comme dans le quotidien, les sœurs ont discerné "un appel de Dieu, qui voit la souffrance de son peuple et nous appelle ensuite à collaborer avec lui".

"Nous avons compris que les talents que Dieu nous a donnés doivent être mis à profit, où que nous soyons."

Accueillez l’étranger, nourrissez celui qui a faim.

Ce projet missionnaire a débuté par des actions concrètes. Accueillir et nourrir. Offrir un peu de repos aux familles à la recherche de leurs enfants disparus et aux groupes qui se déplacent sur le terrain pour effectuer des recherches, visiter la morgue, déposer une plainte ou, le plus souvent, enquêter sur leurs enfants qui étaient venus travailler et n’ont plus jamais donné signe de vie.

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Soeurs carmélites du Sacré-Coeur et membre des familles de disparus partageant un repas.

Rapidement, fournir un logement ne suffit plus. "Nous avons commencé à prendre conscience des ressources dont nous disposons sur le plan humain ; puis, dans la prière, nous avons réalisé que nous avons des sœurs qui sont psychologues, des sœurs qui connaissent la médecine naturelle, qui sont médecins… et pas seulement dans notre congrégation, mais aussi dans d’autres congrégations et même parmi les laïcs", poursuit la religieuse. "Nous avons compris que les talents que Dieu nous a donnés doivent être mis à profit, où que nous soyons."

Réconfortez les affligés, priez Dieu pour votre prochain.

L’un des premiers besoins que les sœurs ont identifiés concernait les aspects émotionnels et sanitaires. "Lorsqu’ils sont arrivés pour dîner, après la recherche, ils souffraient de troubles émotionnels, de déséquilibres de tension artérielle et de glycémie, et étaient déprimés. Nous avons commencé à les prendre en charge immédiatement. Puis, nous avons constaté qu’il nous fallait les suivre régulièrement et nous avons organisé des réunions mensuelles."

La Casa Luisita a ouvert ses portes et a été bénie le 15 octobre 2023. Depuis, des soins médicaux et psychologiques y sont dispensés ainsi qu'un soutien spirituel et diverses activités chaque lundi et samedi. Des chapelets, des prières et des messes sont également organisés chaque mois. "Quelque chose de très important, de très nécessaire, est l’accompagnement spirituel. Prier pour eux et avec eux, s’accompagner mutuellement, célébrer l’Eucharistie. Cet accompagnement a commencé chaque mois, mais nous avons compris que ce soutien mensuel ne suffisait pas ; il nous fallait un lieu où nous réunir au moins une fois par semaine", explique la sœur Lolita Ramírez, responsable du projet.

"Je donne de ma personne, mais je reçois davantage d’elles."

Un projet qui rassemble

Au cours des trois dernières années, d'autres congrégations et laïcs ont rejoint le projet, tout comme l'Église par le biais des paroisses et de l’organisation Caritas. Les Sœurs Apostoliques du Sacré-Cœur de Jésus ont rejoint  l'initiative dès le début. Sœur Refugio Chávez collabore à la Casa Luisita depuis lors, et perçoit la Divine Providence en toute chose.

Elle raconte que le besoin d’aide s’est au départ présenté de façon inattendue, mais que, peu à peu, grâce au soutien de différentes congrégations, paroisses et fondations, les sœurs ont pu non seulement apporter leur aide, mais aussi organiser concrètement des actions. Grâce à sa connaissance approfondie des médecines alternatives, qui font partie du charisme de sa congrégation, sœur Refugio offre son soutien, soulignant qu’elle agit "pour atténuer leur douleur et nourrir l’espoir".

"Partager avec les mères à la recherche de leurs enfants et collaborer avec d’autres congrégations a été un véritable cadeau", ajoute-t-elle. "C’est une bénédiction de ne pas connaître l’isolement au sein de notre congrégation. Le soutien et le service que nous apportons à cette population nous fortifient". "Je ne pourrais jamais finir de décrire toute la richesse que je tire de cette expérience : le pouvoir de nous unir en tant que congrégations, de pouvoir prendre soin des mères qui viennent et les accueillir… Je donne de ma personne, mais je reçois davantage d’elles."

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Messe célébrée pour les familles de disparus.

La Casa Luisita en quelques chiffres

Depuis 2019, environ 1.500 personnes ont bénéficié d’une aide. Au cours de ces deux dernières années et demie d’activité, la Casa Luisita a accueilli au moins 100 personnes. Parmi celles-ci, Mère Lolita recense 10 familles qui sont passées par Casa Luisita et ont retrouvé leur proche disparu vivant, et 26 qui ont retrouvé leur proche disparu décédé. "Ils sont peu nombreux comparés aux 16.000 personnes disparues rien qu’à Jalisco, mais c’est aussi une lueur d’espoir. Ils en ont aussi retrouvé quelques-uns vivants", déclare-t-elle.

“Au-delà de la douleur, il y a les rêves, la guérison et l’amour.”

Le soutien constant et le sentiment d’appartenance à une communauté, en plus de l’accompagnement pastoral attentif, ont porté leurs fruits auprès des familles de disparus. Malgré tout, la douleur reste présente. "Nous avons constaté avec une grande joie leurs progrès. Ils nous disent eux-mêmes que la douleur sera toujours présente car l'absence de leurs enfants demeure : ils ignorent où ils sont, s'ils sont vivants, s'ils sont sans abri, s'ils souffrent de la faim, s'ils sont prisonniers, s'ils sont victimes de travail forcé, s'ils sont décédés… personne ne le sait. C'est une souffrance pour toute la famille."

"Cette quête a aussi été un cheminement de maturation dans la foi, avec ses étapes, car il y a un moment de déni face à tant de souffrance, de déni de la présence de Dieu ; cependant, dans ce processus, dans ce voyage, ils découvrent qu'Il était là pour nous soutenir dans cette souffrance." Ainsi, Sœur Lolita reconnaît que, au cours de ce parcours, les familles à la recherche de leurs proches disparus peuvent parfois se demander pourquoi tant de souffrance. Cependant, la foi qu’elles placent en Dieu et la protection de Marie leur permettent d’avancer. 

"Je dois vivre dans la joie car Dieu m’a déjà permis de me réveiller."

Lupita Ruíz López, mère de José Mauricio Díaz Ruíz, disparu le 20 octobre 2023, est arrivée à Casa Luisita grâce au collectif de mères de l’État de Querétaro au nord du Mexique à la recherche de leurs enfants disparus. Elle confie que cette situation a été pour elle un combat spirituel. Lupita Ruíz explique que dans d’autres régions du pays et à l’étranger, la question des disparitions n’est souvent ni abordée, ni prise en charge, ni médiatisée. C’est pourquoi le fait de pouvoir partager sa douleur avec d’autres mères qui la comprennent a renforcé son courage et sa résilience. Par ailleurs, cette mère précise également l’importance du rôle de la foi. En effet, c’est en Dieu qu’elle puise son Espoir. "C’est un sentiment formidable de se réveiller en remerciant Dieu pour une nouvelle journée et avec l’espoir que, probablement, aujourd’hui soit le jour où mon fils reviendra (...) Je dois vivre dans la joie car Dieu m’a déjà permis de me réveiller."

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Lupita Ruíz López, mère de José Mauricio Díaz Ruíz

Un appel à la compassion

"Beaucoup de personnes ne sont toujours pas pleinement conscientes de la situation, et je pense que nous pouvons nous y sensibiliser davantage, un jour, voir comment nous pouvons agir pour eux."  Ainsi, sœur Refugio conclut par un message poignant, soulignant l’importance de saisir la souffrance et le quotidien de ces familles à la recherche de leurs enfants disparus.

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Mères tenant le portrait de leurs enfants disparus.

En savoir plus :

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