En demandant au pape Léon XIV de "s’en tenir aux questions morales", autrement dit de se mêler de ses affaires, le vice-président américain J.-D. Vance s’est pris les pieds dans le tapis. Car pour l’Église, s’occuper de morale, c’est s’occuper de politique.
Les provocations de Donald Trump contre le pape Léon XIV ont déclenché de vives protestations dans les milieux conservateurs américains, sans parler des autorités de l’Église américaine. Considérer le pape comme "faible contre le crime", "mauvais en politique étrangère" et "soumis à la gauche radicale" était évidemment inacceptable. Mgr Robert Barron, l’évêque cathodique de Winona-Rochester (Minnesota) et membre nommé de la Commission de la Maison-Blanche pour la liberté religieuse, a exigé du Président qu’il présente ses excuses au Saint-Père. Droit dans ses bottes, Donald Trump a consenti à retirer l’image de lui en Christ guérisseur, mais sans rien céder sur ses attaques contre Léon XIV : "Je ne veux pas d'un pape qui pense qu'il est acceptable que l'Iran possède l'arme nucléaire." Même s’il a depuis nuancé ses attaques contre le chef de l’Église catholique, le président américain a tout de même persisté dans sa charge en donnant une leçon de réalisme au pape sur le "monde cruel".
"S’en tenir aux questions morales"
Devant le tollé, il a bien fallu allumer des contre-feux. Le vice-président, catholique converti, s’y est employé, mais J.-D. Vance a remis une pièce dans la machine. Le 13 avril sur Fox News, il déclare : "Dans certains cas, il vaudrait mieux que le Vatican s’en tienne aux questions morales" et "laisse le président des États-Unis s’en tenir à dicter la politique publique américaine". Le lendemain, à propos de la "guerre juste", il précise même : "De la même façon qu’il est important pour le vice-président des États-Unis d’être prudent quand [il] parle de sujets de politiques publiques, je pense qu’il est très important pour le pape d’être prudent quand il parle de sujets de théologie." Manifestement, le catholique converti J.-D. Vance a encore du chemin à faire dans sa connaissance du catéchisme. La question sous-jacente, qui n’est pas nouvelle, est double : L’Église fait-elle de la politique ? La politique a-t-elle des fondements éthiques ?
Quand J.-D. Vance reconnaît à l’Église une autorité morale, il a raison, à ceci près qu’il circonscrit la morale à la sphère privée, comme si la morale n’avait aucune portée sociale, donc politique.
La réponse est simple, même si elle appelle plusieurs distinctions. Non, l’Église ne fait pas de politique au sens où la politique consiste à trouver des solutions concrètes à la réalisation du bien commun. Prétendre que le pape prêche pour que l’Iran possède l'arme nucléaire est absurde. Pour autant, l’Église a-t-elle autorité pour intervenir dans le champ politique ? Oui, au sens où les choix politiques ont des fondements éthiques. Quand J.-D. Vance reconnaît à l’Église une autorité morale, il a raison, à ceci près qu’il circonscrit la morale à la sphère privée, comme si la morale n’avait aucune portée sociale, donc politique. Cette conception individualiste et libérale de la morale est très progressiste. C’est pour le moins surprenant de la part d’un responsable politique supposé conservateur, qui soutient ici une vision absolutiste de la politique où le pouvoir ne se reconnaît aucune limite : ses principes sont soumis soit au consensus social du moment, soit à l’arbitraire de sa toute-puissance.
Le rôle de la religion
Reléguer la morale et la religion à la seule sphère privée, ce n’est pas seulement relativiser le bien et le mal, c’est aussi affranchir la politique de la morale. Si J.-D. Vance allait plus loin dans sa formation catholique, il saurait qu’en régime chrétien, mais d’abord depuis Aristote, non seulement la politique n’est pas séparée de la morale, mais la politique est une partie de la morale. « Le politique est soumis à des règles morales, même si la morale comme telle n’est pas la politique, ni inversement si le politique comme telle n’est pas la morale, expliquait le théologien Joseph Ratzinger en 1994. Autrement dit : le message du royaume de Dieu a une signification pour le politique, non sur le plan de l’eschatologie, mais sur le plan de l’éthique politique » (La Mort et l’Au-delà, Fayard, p. 67).
Cela ne signifie pas que l’Église exerce une autorité sur la politique, mais qu’elle est légitime à intervenir pour éclairer les consciences, y compris dans le domaine politique. Benoît XVI l’a exprimé clairement dans son fameux discours de Westminster :
Selon cette approche, le rôle de la religion dans le débat politique n’est pas tant celui de fournir ces normes, comme si elles ne pouvaient pas être connues par des non-croyants — encore moins de proposer des solutions politiques concrètes, ce qui de toute façon serait hors de la compétence de la religion — mais plutôt d’aider à purifier la raison et de donner un éclairage pour la mise en œuvre de celle-ci dans la découverte de principes moraux objectifs (17 septembre 2010).
Dans son discours au corps diplomatique, le 9 janvier, Léon XIV ne disait pas autre chose en citant saint Augustin : "La Cité de Dieu ne propose pas de programme politique, mais offre de précieuses réflexions sur des questions fondamentales de la vie sociale et politique, telles que la recherche d’une coexistence plus juste et plus pacifique entre les peuples."
Une morale ancrée dans la réalité
L’Église respecte donc l’autonomie de la politique, dont les choix sont relatifs, légitimement soumis au débat démocratique, mais éclairés par des normes morales objectives inscrites dans la nature de l’homme. Ce sont ces principes moraux universels que rappelle l’Église. Là est sa mission. Une dernière précision : les principes moraux rappelés par l’Église et le pape ne sont pas des absolus hors-sol, comme un idéal gazeux destiné à inspirer de bonnes conduites personnelles ou collectives. Laisser croire que le pape ignore tout de la réalité du régime iranien, par exemple, n’est pas sérieux. Toujours dans son message aux ambassadeurs, Léon XIV montrait que pour l’Église, instruite par l’expérience, c’est un leurre de croire que "la paix se conquiert par les armes, comme condition pour affirmer sa propre domination", au risque de "menacer gravement l'État de droit qui est le fondement de toute coexistence civile pacifique". Rien de déplacé, de naïf ou d’abstrait dans ce diagnostic. "Il n’est pas question de prêcher une pseudo-éthique, disait un autre prince de l’Église du siècle, le cardinal Jorge-Maria Bergoglio, mais d’affronter les réalités dans une perspective éthique, qui s’enracine toujours dans le réel" (Buenos Aires, messe du Te Deum du 25 mai).



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