Dans la tradition juive, la fête de Pâques se célèbre en famille par un repas le soir de Pâques. Ce repas est l’occasion de retracer les moments forts de la vie du peuple hébreux et notamment cette libération d’Égypte. Ce repas commence par une question, et le plus jeune autour de la table pose la question suivante : "Pourquoi cette nuit est-elle différente des autres nuits ?" Dans cette tradition spirituelle, il est intéressant que la Pâque commence par une question, car c’est un processus de libération de la parole. La question fait que cette parole qui était détenue comme prisonnière, en exil en Égypte, puisse advenir comme durant la traversée du désert puis de la mer Rouge.
Sortir de nos esclavages
Pour nous, l’importance de la question est aussi de prendre conscience qu’à chaque génération, par ce questionnement suscitant l’avènement de la parole, nous avons à sortir d’Égypte, à sortir de nos esclavages. Dans cet état d’esclavage, la parole est comme cadenassée. Il y a d’ailleurs un jeu de mots en hébreu au sujet de l’Égypte car il signifie "étau", "confiné", lieu où la parole est inexistante.
Dans le récit d’Emmaüs, le Seigneur entre en conversation avec les disciples en leur posant une question : "De quoi discutiez-vous en chemin ?" (Lc 24, 17.) J’ai fait une recherche à ce sujet à travers les écritures, et parmi les récits de résurrection, la question est toujours présente : "Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant ?" (Lc 24, 5.) "Pourquoi êtes-vous bouleversés ?" (Lc 24, 38.) "Femme, pourquoi pleures-tu ?" (Jn 20, 15.) "Les enfants, auriez-vous quelque chose à manger ?" (Jn 21, 5.) "Pierre, m’aimes-tu ?" (Jn 21, 17.) On le sait bien, à travers la question, c’est cette parole qui se libère. C’est aussi cette manière de nous dire nous-mêmes, dans une identité narrative. À chaque fois à l’occasion de Pâques, nous avons besoin de nous redire à nous-même que le Christ vient nous libérer par Sa parole. Quel est le seul jour où il n’y a pas de parole prononcée si ce n’est le Samedi saint ?
La Pâque, c’est la parole qui advient à nouveau. Mais cette parole advient par une question pour nous permettre de cheminer, pour que nous puissions sortir de nos tombeaux, retrouver la parole, retrouver qui nous sommes, retrouver que nous sommes appelés à être des passeurs.
Pâques libère la parole
Pâques signifie passage : passage de l’esclavage à la liberté, passage de la mort à la vie. C’est par le questionnement que le Seigneur invite les disciples à être des passeurs à leur tour, à se mettre en chemin. Ils découvrent qu’ils ont quelque chose à accomplir, à advenir. Ils sont comme dans un devenir. Et ce passage de la mer Rouge par les Hébreux, ce passage de la mort à la vie nous transforme.
On le voit bien dans le récit d’Emmaüs : à la fin, les disciples ne sont plus les mêmes qu’au début, ils ont changé parce que cette parole a été prononcée, parce que la question du Christ les a mis en chemin, les a provoqués. Et c’est pour cela que pour nous-mêmes, il est important de voir la Pâque comme une pédagogie tout autant que comme un événement historique, si marquant soit-il. Par le questionnement, Jésus libère notre parole et nous fait ainsi découvrir qui nous sommes.
Devenir des passeurs
Nous avons à nous inspirer tant de la tradition juive que de l’exemple du Christ Lui-même quand Il s’approche de Ses disciples avec humilité, car à travers le questionnement, il y a cette interrogation qui pousse l’autre à aller plus loin.
Nous sommes invités à passer de l’autre côté de la mer Rouge, de l’autre côté de la mort, pour découvrir que nous avons à nous mettre en chemin. Nous avons à devenir des hommes et des femmes de passage.
Vous connaissez l’histoire de ce curé qui traverse sa paroisse en disant : "J’ai des réponses ! j’ai des réponses ! Qui a des questions ? Qui a des questions ?" Car au fond, la question va faire advenir en nous quelque chose de nouveau, et à Pâques, c’est bien quelque chose de nouveau qui va advenir. Oui, nous sommes invités à passer de l’autre côté de la mer Rouge, de l’autre côté de la mort, pour découvrir que nous avons à nous mettre en chemin. Nous avons à devenir des hommes et des femmes de passage.
Se poser des questions
Demandons au Seigneur que cette expérience — car c’est bien ce dont il s’agit, une expérience spirituelle qui commence par une mise en chemin qui a interrogés les marcheurs d’Emmaüs — soit un mode de procédé dans notre foi : ne nous lassons pas de nous poser des questions sur notre foi. Elle est pleine d’interrogations, car il y a des tas de choses qui nous surprennent, à commencer par la présence de Jésus sur l’autel après la consécration du pain et le vin. Il n’y a pas de questions idiotes, car la question est là pour nous faire accoucher de nous-mêmes, pour nous révéler en nous-mêmes qui nous sommes. On en parle déjà avec Socrate, avec la maïeutique : il s’agit de découvrir la vérité que nous avons en nous-mêmes. Il suffit qu’elle advienne au jour, que nous la "mettions au monde" pour la découvrir. C’est le même processus avec le maître qui pose les questions aux disciples. Ce qui est vrai en philosophie ainsi que chez nos aînés dans la foi, la tradition juive est vrai aussi pour nous : nous ne nous posons pas assez de questions, nous ne nous interrogeons pas assez sur notre foi. C’est sans doute parce que nous avons peur, parce que ce n’est pas notre pédagogie… Mais Pâques, c’est l’affirmation d’une pédagogie, une manière de faire, une forme d’enseignement.
Puissent les disciples d’Emmaüs être des exemples pour nous : après avoir expérimenté, répondu et écouté la parole — "la Foi vient par l’oreille", dit saint Paul (Rm 10, 17) — ils sont touchés par les paroles libératrices de Jésus et découvrent que cette parole les rejoint au plus intime. Faisons cette expérience en famille, en communauté, car c’est cette parole qui nous fait passer de la mort à la vie : la parole de Dieu est vivante, elle est vivifiante. "Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous tandis qu’il nous parlait sur la route ?" (Lc 24, 32.)
Pâques est un événement, c’est une rencontre spirituelle, une expérience spirituelle, mais c’est aussi une pédagogie. Demandons que nous puissions nous en emparer les uns et les autres pour que nous puissions progresser dans notre foi, et être sans cesse en cheminement, en avènement. Nous découvrirons que nous sommes les témoins d’un Dieu qui nous appelle des ténèbres à Son admirable lumière.
Lectures du IIIe dimanche de Pâques (année A)









